LA ROUTE QUI MARCHE
La grande route de Paris à Verdun passe par Rosnes. Aux premiers jours de notre arrivée, l'animation de cette route gardait quelque mesure ; mais, dès les premiers tonnerres de Verdun, ses convois se mettent à rouler, à gronder sans arrêt.
Nuit et jour la chaîne immense se dévide, formée de camions, d'ambulances, de caissons, de canons de tous calibres, de voitures de ravitaillement, d'autobus chargés de troupes.
Dépassant les charrois qui vont le nez au sol, les voitures d'état-major courent le long des routes, bergères actives du troupeau lourd. Elles portent en guise de houlettes de coquets drapeaux bariolés et quand les bœufs s'attardent au milieu de la route, elles tirent de leurs trompes des sons rageurs qui claquent sur le sommeil des bœufs, comme des coups de fouet.
Le mouvement ininterrompu agit sur nous comme un aimant. Notre inaction pèse à nos épaules. Une curiosité nous vient de savoir ce que cachent les collines à Tabri desquelles le bourg tapit sa quiétude.
Qu'y a-t-il de vrai dans ces bruits qu'apporte le vent ? Le Kronprinz a-t-il vraiment massé devant la forteresse les meilleures troupes de l'Empire ? Les Boches se préparent-ils pour la ruée suprême, celle qui doit les hisser au triomphe ou les précipiter dans la débâcle ?...
Et la route roule toujours. Formidable est l'impression de puissance que dégage ce roulement sans heurt, sans à-coup. Il semble que toutes les forces vives de la France se précipitent à la ligne menacée.
Des régiments passent à pied, qui n'ont pu trouver place dans les camions.
Leurs capotes neuves, leurs équipements soignés, indiquent qu'ils viennent d'un long repos. Cependant, ils tiennent à arrêter nos effusions intempestives. A notre far niente insultant répondent leurs sarcasmes vengeurs :
— Ohé ! les embusqués ! vous vous la coulez douce, hein ? Dis donc, Zidore, r'garde voir ces binettes, si c'est gras !
V'ià au moins six mois qu'on les garde à Tengrais. Voulez-vous bien vous cacher, tas de feignants !
De ces aménités, nos hommes ne songent pas à se formaliser. Ils savent qu'elles sont de rigueur entre troupes en marche et troupes au repos. Eux-mêmes, quand ils seront partis, dans quelques jours, ils distribueront sur leur passage, aux camarades accourus pour les voir, des aménités semblables.
Un matin, défile un bataillon de tirailleurs marocains. Nous admirons leur tenue martiale ; nous nous étonnons de leurs visages si semblables aux nôtres.
Le lieutenant Vignaud près de qui je me trouve, développe sur ce thème quelques idées vraiment profondes. Je regrette de n'avoir pas assez présentes au souvenir ses théories sur « le grand nivellement que fera la guerre par-dessus les races qui se seront mêlées dans la tourmente »...
Le bataillon fait halte à la sortie du
village, les tirailleurs se précipitent vers nous avec leurs bidons :
— Dites donc, les poteaux, où est-ce qu'on vend du pinard dans le patelin ?...
Les Marocains viennent en droite ligne du bled de TIle-de-France !