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L'ALERTE

Le 21 février, au crépuscule tombant, le chef de bataillon fait demander au château les commandants de compagnie. Le capitaine Blanchot est parti en permission depuis plusieurs jours et comme je commande la compagnie en son absence, je me rends à la convocation.

Les lieutenants Dubourgdieu et Paquet sont arrivés déjà ; le capitaine Terlaud mé suit à quelques pas: nous voici au complet dans la grande chambre à coucher où le commandant C nous reçoit.

La cheminée monumentale déborde de bûches incendiées ; Tabat-jour de la lampe plaque sur la table une lumière aveu-v glante, tandis que les angles de la pièce se perdent dans une pénombre'indécise.

Décor familial, chaude atmosphère de paix.

Les paroles du commandant ne s'harmonisent guère avec ce décor.

« Ce que nous réserve exactement l'avenir, Dieu seul le sait, mais Thorizon est gros de nuages. Il faut que les hommes préparent immédiatement leurs sacs, qu'ils nettoient les cantonnements et qu'ils se tiennent prêts au premier signal.

L'ordre de départ ne saurait tarder... »

Nous sortons.

A l'autre bout de la rue, le clairon sonne le rappel des promeneurs. Les hommes se hâtent vers les granges, et comme ils sont inquiets de cette alerte, ils gardent le silence. Le silence persiste après que j'ai transmis les ordres du commandant : on a besoin de se familiariser avec la situation nouvelle.

Pendant que mon ordonnance boucle ma cantine, je vais faire mes adieux à lîéglise de Rosnes : j'éprouve moi aussi le besoin de me recueillir.

Mon courage devant la bataille n'est pas un de ces sentiments naturels qui croissent d'eux-mêmes sur un instinct comme les mûres sur les haies des sentiers : il me faut l'arracher des entrailles de ma volonté à coups d'exhortations et de syllogismes. C'est pour cela qu'il est si

hésitant et si débile ; c'est pour cela qu'il me faut le tenir continuellement en lisières :

« Pourquoi suis- je au 95* ? Les raisons qui m'ont mené là existent-elles toujours ?

Suis- je, autant que l'année dernière, comptable envers ma petite fille, mes neveux et mes nièces de l'héritage de paix et de bien-vivre que m'ont légué mes ancêtres ? En admettant qu'une fée toutepuissante vienne me dire : « Un mot de toi et je t'enlève aux combats qui s'annoncent, et je te transporte à l'autre bout de la France », que me commande, non pas le devoir, non pas l'héroïsme, mais mon intérêt bien compris ? Que dois- je faire pour mériter mon estime ? Quelle solution s'avère la meilleure, même au seul point de vue hunïain, entre une mort prématurée, en plein sacrifice, et ♦une existence prolongée à coups de compromissions et de lâchetés ?... »

Peu à peu se calment les mouvements tumultueux de mon cœur et cette pensée de saint Alphonse de Liguori, que je relis en tête de mon carnet de route, achève l'œuvre de ma paix :

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LA VEILLÉE DES ARMES t)5

« Quiconque, dans un péril de mort, fait un acte de parfaite conformité à la volonté de Dieu, et prend ainsi sa part du martyre de Jésus- Christ, celui-là doit se tenir lavé de toute souillure et assuré de son salut, eût-il commis à lui seul tous les péchés de la terre. »

En sortant de l'église, je rumine les mots que je vais dire dans les granges pour dissiper les appréhensions que j'ai laissées derrière moi tout à l'heure. J'arrive... Que font les hommes ? ils chantent!

Quelques minutes ont eu raison de leurs inquiétudes. L'approche du péril les a rendus soldats de l'avant et ils ont, d'un seul coup, dépouillé les misères du repos.

Les ordres des caporaux sont exécutés sans murmure. Quiconque a besoin d'une aide pour rouler une couverture, chercher dans la paille un objet égaré, voit aussitôt dix concours qui s'offrent. Deux « ennemis » qui avaient conçu l'un pour l'autre, à la suite d'une manille orageuse, une haine farouche destinée à durer toute la campagne, fraternisent devant un bidon de pinard.

J'ai retrouvé mes gars du Bois Brûlé,

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mes gars des tranchées d'Apremont. La menace de la mort a lavé d'un coup toutes les taches, effacé tous les plis, et voici la large page blanche où vont s'inscrire encore, je le pressens, tant de belles choses.

O guerre ! comment peux-tu être à la fois si répugnante et si magnifique ? Le sang de tes mains soulève mes nausées, mais ton front est couronné de roses odorantes et tes yeux rayonnent d'une telle candeur que la malédiction hésite au seuil de mes lèvres. Chef-d'œuvre de la lumière, miracle des ténèbres, quel nom te donner qui te peigne tout entière? Tu es. le champ clos des deux adversaires éternels, mais par la magie d'un mystérieux enchanteur, la force de l'un s'accroît de tous les coups qu'il reçoit, son sang devient plus vif et plus généreux à mesure qu'il s'échappe davantage... Comme je te mépriserais et comme je te haïrais, ô guerre ! si je n'avais pour toi tant de respectueux amour !

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