LES ADIEUX
Le lendemain, 22 février avant le soleil levé, un agent de liaison m'apporte Tordre de départ : « Nous nous mettrons en route à huit heures du matin ».
Pendant que s'achèvent les derniers préparatifs, je vais dire adieu à mon hôtesse. Nous avons signé la paix tous les deux, après la réception orageuse du jour de l'arrivée. Ses attentions délicates ont fondu ma mauvaise humeur. Et puis elle a un garçonnet de cinq ans : qui oserait en vouloir à la maman d'un de ces petits anges ?
J'entre dans la grande cuisine où se tient la fermière. Nous parlons de Verdun, de la canonnade qui a persisté toute la nuit, de l'avancée ennemie que la rumeur colporte.
— Vous allez courir de grands dangers, me dit la fermière. Que Dieu vous garde...
Je réponds je ne sais trop quoi. Je sens que certaines paroles devraient être dites, mais lesquelles ?
M'excuser de l'algarade ? mais ce n'est pas moi qui ai ouvert les hostilités.
Partir sur un adieu banal ? Mais j'aurais l'air de n'avoir pas remarqué les efforts de mon hôtesse pour racheter la rudesse de son accueil...
Tout à coup une inspiration. Je lui serre la main, et avant de tourner les talons pour sortir de la pièce, je me penche vers elle et je lui donne sur chaque joue un. baiser sonore.
L'espace d'un éclair, j'aperçois son œil rond où la stupéfaction transparaît... Je suis dehors...
Tout à l'heure, pendant que je rassemblerai mes hommes, je verrai, à travers les vitres de la ferme, deux yeux qui me regardent, et leurs regards me suivront tant que je n'aurai pas disparu au coin de la rue. (( Quel original ! » diront ces yeux, et ils diront aussi — que cette fatuité me soit pardonnée ! — ils diront aussi :
<( Quel brave garçon ! »
CHAPITftE VI