EN ROUTE
La campagne, ce matin-là, disparaît sons nne conche' épaisse de neige. Un :A)leil éblouissant allume dans les buissons des incendies, et déverse par les champs tous les diamants de Golconde.
Je marche en tête de la compagnie.
Quand le chemin gravit une côte, je me retourne et je vois derrière moi la colonne qui s'allonge. Il, me semble que mes hommes et moi ne formons qu'un seul être et que mon corps se prolonge jusqu'au dernier d'entre eux...
C'est encore un des bienfaits de la guerre que cette mystérieuse fraternité des armes.
Des hommes ne se connaissent pas ; ils viennent des quatre coins du pays ; leur éducation, leurs goûts, leurs intérêts les séparent. Or, ces indifférents, ces étrangers, ces adversaires, on les immatricule
dans une même compagnie, dans une même section, dans une même escouade, et les voilà tout aussitôt frères de sang, unis par des amitiés dont la plupart ne se délieront qu'à la mort.
Les preuves d'affection qu'un frère demande à son frère dans le courant ordinaire de la vie, quelle misère ! Il s'agit presque uniquement d'ime démarche ennuyeuse, d'un petit sacrifice d'amourpropre, d'une mesquine avance d'argent.
Mais y a-t-il, dans une compagnie, im seul homme qui n'ait, vingt fois en une année de guerre, risqué sa vie pour ses frères d'armes ?...
De cette affection puis- je espérer que ma part m'a été conservée au cœur des hommes ? Je le voudrais si ardemment et qu'il y ait entre eux et moi un lien plus fort que celui de la discipline !
Je leur ai dit ce matin : « Suivez-moi ! »
et ils me suivent. Demain, peut-être, je leur dirai : « Maintenant il faut mourir » ; et ils ^e feront tuer.
Il me semble que, de chaque côté de la route, les mères, les femmes et les fiancées se sont rassemblées et me regardent : « Aie
pitié d*eux ! me disent-elles ; aie pitié de nous ! que chacun te soit comme un fils unique ! »
Une responsabilité pareille pèse trop lourd aux épaules, si Tobéissance n'est pas la fleur librement épanouie d'une âme joyeuse et confiante...
Cependant le soleil jette, en enfant prodigue, les trésors de son opulence ; le ciel est un dôme de brocard bordé de pourpre ; les sapins chargés de neige enflammée luisent comme des candélabres gigantesques et la brise est douce ainsi qu'une haleine d'enfant.
Mon Dieu, que tes œuvres sont belles pour qui se hâte vers le champ de bataille, et comme le moindre brin d'herbe a de magnificence quand c'est la mort qui l'offre au bout de sa main décharnée !
...i^UI