‹ Ceux de VerdunChapitre 15 sur 58 · CARPE DIEM · texte numérisé non relu

CARPE DIEM

Nous arrivons à Pierrefitte de bonne heure. Mes hommes logés, les cuisines installées, je flâne à travers le bourg, en savourant, avec gourmandise, Texquis soleil.

Mais l'endroit n'est peut-être pas très heureusement choisi pour une promenade ? Les convois d'artillerie se succèdent et se poussent nez à derrière. Les officiers d'état-major passent au grand galop de leurs automobiles. Les roulantes du ravitaillement se croisent et s'entremêlent.

D'une maison à l'autre, le tumulte déferle alimenté par les cornes des autos, le hennissement des chevaux, les plaintes des essieux, les grincement des freins, les cris des conducteurs, les imprécations des piétons. Et par dessus les mille clameurs, dominateur et souverain comme l'abrupte falaise au-dessus des vagues domptées»

le canon de Verdun.

En route je croise le commandant C . Quelques instants il m'aborde. Par son front soucieux, par ses demi-confidences, je devine que les nouvelles apprises par lui sont loin d'être rassurantes.

Me faut-il donc ajouter foi aux rumeurs sournoises, qui m'ont frôlé tout à l'heure ?... La guerre de mouvement que nous rêvions en partant de Rosnes, est-ce en arrière de nos lignes que nous devrons la faire ?...

Je secoue cette pensée, comme une guêpe importune, et je vais m'enfermer dans ma chambre. Ma chambre est vaste ; elle est claire ; le soleil chante à ses fenêtres ; un adorable portrait d'enfant me sourit au-dessus de la cheminée.

Je sors de ma musette mes papiers et — carpe diem ! . . Je me mets à écrire un chapitre de ces mémoires.

Carpe diem ! inévaluable trésor de la sagesse antique, berger diligent qui, fçrmant le champ empoisonné de la fantaisie, parques les événements et les êtres & leur place véritable, parmi le relatif et parmi l'éphémère.

Un petit mot si modeste, un autre petit

mot si banal, et tant de profonde philosophie !

Combien de fois, avec la baguette magique de œs deux humbles mots, n'ai- je pas calmé les mouvements tumultueux de mon cœur ! combien de fois n'ai-je pas, avec leur baume essentiel, cicatrisé mon imagination large saignante !

Cette fois encore, la maxime inspirée, elle domptera mes chimères, elle leur mettra le mors d'acier. Que m'importe demain, et ses incertitudes et ses menaces ?

En ce jour d'hui, aujourd'hui seul compte, Je suis assis dans un fauteuil ; devant moi, sur une table au tapis chatoyant, mes papiers épars pour la tâche aimée ; la chambre est vaste, elle est claire, le soleil rit à la fenêtre ; et vers cet adorable portrait qui me regarde, d'eux-mêmes s'envolent mes baisers... Carpe diem !

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