‹ Ceux de VerdunChapitre 16 sur 58 · DEMAIN · texte numérisé non relu

DEMAIN

Le soir, je vais dîner à la popote des officiers de la 5* compagnie, avec deux vieux camarades, le lieutenant Têtenoire et le sous-lieutenant Lacoffrette, comme moi enfants de Bourges.

Ah ! ils le pratiquent tous les deux le Carpe diem ! Et que demain peut-être doive être jour de bataille, voilà qui peu leur chaut !

C'est à qui fera le plus de folies, à qui se lancera dans les plaisanteries les plus échevelées. Les deux jeunes femmes qui nous ont prêté leur cuisine et qui dînent avec nous arrivent à peine à manger deux bouchées, tant leurs éclats de rire succèdent à leurs éclats de rire.

Mais le régiment doit se mettre en route de bonne heure, le lendemain. Dès les dernières bouchées je prends congé.

J'ai fait une centaine de pas, quand des appels derrière moi, une galopade :

76 CEUX DE VBBDUN

— Péricard eh ! Péricard 1

Je reconnais la voix de Lacoff cette. Je me retourne. Lacoffrette s'approche de moi, me prend le bras, se penche à mon oreille, et mystérieux, ému, la voix tremblée devant la confidence imprévue :

— Dis donc, tu ne sais pas ?... la guerre est déclarée !

Puis il tourne les talons, et, dans un grand éclat de rire, il repart au galop.

Pauvre Lacoffrette ! Tant de jeunesse, de belle humeur, de bravoure, de vie ardente, et trois jours après, une tombe au fond d'un entonnoir...

Je rentre chez moi. Il gèle. La gelée a changé la neige battue en silex aigus. Ma chambre où le poêle est éteint depuis plusieurs heures distille la glace et l'humidité.

En me déshabillant, je grelotte. Et je grelotte encore en me recroquevillant entre les draps mal séchés.

Je sens que la maison se fait de propos délibéré inhospitalière. Je suis pour elle un intrus, l'hôte d'une nuit qu'on ne reverra plus demain.

Demain ?...

Sur Verdun le canon tonne, tonne, tonne. Il a fait taire tous les bruits de la Journée et son tumulte emplit le silence...

Où serai- je demain ?...

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