CHAPITRE IX
LA GROGNE
Le lendemain, 23 février, à onze heure», le régiment quitte Pierrefitte.
Les hommes se sont levés de bonnt humeur. Il y a de ces rafales de joie qui passent, venant on ne sait d'où. A peine dissipés dans l'excitation de la marche les frissons d'une journée glacée, voilà les rires qui fusent et les plaisanteries qui se croisent.
C'est à dessein que je mets les plaisanteries après les rires : quand des êtres, on très jeunes ou très simples, — des soldats, des enfants — sont de bonne humeur, ite rient d'abord, puis ils cherchent des motifs à leur gaieté.
Moi-même j'ai l'âme épanouie. Tout à l'heure le colonel m'a serré la mainà la sortie du bourg et m'a demandé de mes nouvelles en m'appelant : « « Mon brave Perioard !... »
En faut-il davantage pour que le cœur se dilate ?..•
Mais des préoccupations bientôt assombrissent l'atmosphère.
Pourquoi notre allure s'accélère- t-elle ?
Est-ce distraction de celui qui règle la marche ? ou la bataille qui gronde à l'horizon tourne-t-elle si mal pour nous que notre présence là-bas soit urgente ?
Nous essayons de lire notre destin aux yeux soucieux du général Reibell qui longe à pied notre colonne, suivi de ses officiers d'ordonnance.
Mais les mauvaises nouvelles de cette fin de février, nous ne les saurons que plus tard : la ruée des Allemands, le déluge de fer, la rupture de nos lignes, l'appel fait à notre brigade pour endiguer la marée...
L'allure s'accentue sans cesse, et sans cesse s'allongent les intervalles à travers les haltes : c'est la marche forcée.
Les dos se courbent sous les sacs trop lourds. Déshabitués de l'effort par une station de quinze mois aux tranchées, les pieds saignent.
Un à un s'éteignent les rires ; puis.
après un silence lourd de tempête, voilà le tonnerre des récriminations qui roule.
Tout est prétexte à crier : la précipitation de Tallure, les arrêts brusques causés par deux convois qui se croisent, l'empierrement neuf qui blesse les pieds avec ses pierres aiguës, la boue que jettent en passant, les automobiles trop pressées.
Dans un champ en bordure de la route, des réfugiés ont arrêté leurs voitures avant de reprendre leur course vagabonde.
Ils font la haie sur notre passage. Sans doute sont-ils heureux de nous voir accourir à leur défense car ils sourient. Mais la fatigue est mauvaise conseillère : ce sourire déplaît :
— Hé ! les croquants, ça vous amuse que nous allions nous faire casser la gueule ?
— Tu ne vois donc pas que c'est des Boches ?
Et un autre, montrant une jeune femme qui berce un enfant dans ses bras :
— Voyez-moi cette salope ; elle n*a même pas le cœur de débarbouiller son gosse...
Je me rappelle l'accueil fait par ces
mêmes hommes aux réfugiés de Rosnes.
Tant de dévouement alors et aujourd'iiui tant de grossièreté !...
Un peu d'apaisement vient aux mécontents de la vue des canons. Ils les caressent au passage, les 75 légers, les 155 court, au mufle mauvais.
— Tu leur z'y soufleras au nez sur les ^ Boches, dis, mon vieux ; tu leur z'y entreras dans le chou ?
Pour les seuls canons ils consentent à s'écarter, sans murmure, de leur route, à grimper, de leurs pieds douloureux, les talus, afin de laisser libre le passage.
Nous traversons Récourt.
De Recourt à Yillers la route est en pleine vue ennemie ; il faut, pour s'y engager, attendre la tombée du soir. Ce repos, bien accueilli d'abord, devient l'occasion de récriminations nouvelles : il fait froid et les dents claquent.
A Villers, reta.rd encore ; le village est soumis au tir de l'artillerie ennemie. Les obus cherchent le pont, encadrent la route qui s'en va, de Villers à Dieue, en formant digue au milieu des prairies ; quand ils tombent dans la Meuse ou dans les marais,
! CEUX DE VEBDUK
I soulèvent des gerbes d'eau et de vase.
Ordre est donné d'espacer les compalies, d'espacer les sections, afin de dimiler les risques de perte : il sera près de inuit quand nous arriverons à Sommeeue après une marche de treize heures r des routes couvertes de neige.