CHAPITRE X
SOMMEDIEUE
Les habitants du bourg sont endormis.
Pour me faire ouvrir les cantonnements réservés à la compagnie je dois heurter des portes à coups de pied, frapper à des volets comme sur des tambours...
Quand enfin tous mes hommes sont couchés sur la paille des granges, je me mets à la recherche de la maison indiquée par mon billet de logement.
Les habitants, un instant réveillés, sont retournés à leur sommeil. A qui s'adresser dans la nuit et dans le silence ?...
Ah ! une lumière. Je frappe. Les sousofficiers de la compagnie sont assis là, sous la lampe, en train de manger une bonne soupe chaude. La maîtresse de maison et ses deux filles s'affairent. Pendant que l'une fait le service de la table, une autre dore dans la poêle une omelette gigantesque ; la troisième lave les assiettes et remplit les bouteilles.
Je saurai le lendemain que cette femme est veuve, peu fortunée, et .qu'il fallut cependant user de subterfuges pour qu'elle acceptât un salaire ; aux soldats qui montaient se battre, elle eût de grand cœur donné tout son avoir et toutes ses peines.
J'apprendrai, un peu plus tard également que deux jeunes filles, lectrices des A nnales, désireuses de saluer le soldat de Face à Vennemi, avaient décidé leur mère à se mettre avec elles à ma recherche. Elles ne me rencontrèrent pas, mais je tiens leur visite comme faite ; puissent-elles savoir un jour à quel point me fut précieuse leur sympathie en de pareilles circonstances !
Enfin je trouve ma maison. Des sergents du génie font popote au rez-de-chaussée.
Quand ils apprennent que nous devons nous diriger le lendemain sur Verdun, ils échangent entre eux des regards qui en disent long....
Je suis encore plongé dans le premier sommeil qu'un agent de liaison heurte à ma porte : l'heure du départ est avancée.
Je saute à bas du lit. Déjà les cuisiniers
$'empressent autour de la cuisine roulante. Mais le menu sera maigre...
Je recueille quelques hommes de la compagnie qui rôdent hors des granges et avec eux je me précipite chez les commerçants du bourg. Ma chance veut que j*arrive des premiers. Chez un épicier, je ramasse du chocolat, chez un autre des gâteaux secs. Mais c'est un charcutier qui me vaut ma plus précieuse découverte : seize énormes pâtés de tête de porc, un par escouade.
— Comme ça, dit un des porteurs, on ne crèvera pas le ventre vide : c'est une consolation.
Sur ces entrefaits le capitaine Blanchot arrive : Sa permission est terminée depuis plusieurs jours déjà, mais il lui a fallu courir de tous les côtés à notre recherche.
Je lui communique les ordres, je lui détaille les comptes, et je redeviens chef de section.