‹ Ceux de VerdunChapitre 19 sur 58 · LES « EMBUSQUÉS · texte numérisé non relu

LES « EMBUSQUÉS

A 9 heures du matin le régiment se met en marche. Dès les premiers pas, il devient évident que les hommes sont exténués par Teffort de la veille. Des jambes se traînent. Des pieds douloureux sautillent.

Excepté pour la plainte et le gémissement, les bouches restent muettes.

Or, ma section bénéficie id'im boute-entrain, Cagnot, lequel excelle à dérider les visages par ses facéties. Un de ses « numéros » a rencontré, la veille, un succès particulier. Ce « numéro » consiste à jouer la bourrée avec les doigts sur la marmite du camarade qui précède, tout en chantant et en dansant sans sortir du rang, avec mille contorsions et mille grimaces.

En passant près de Dieue, premier village après rétape, comme l'atmosphère morale s'assombrit de plus en plus, je erie :

— Cagnot, une bourrée I

Cagnot s'exécute. Et voilà pour dix minutes de détente. *

Un peu plus loin, nouvel appel à l'artiste. Cette fois l'artiste se fait tirer l'oreille. Il obéit néanmoins ; mais sa chanson est moins convaincue et plus brève...

Après Haudainville, mes efforts demeureront vains. Ni l'offre d'un paquet de tabac, ni la promesse d'un litre de pinard ne tenteront le pauvre Cagnot. Il est, comme ses camarades, à la limite de son courage, et pour me répondre, il se borne à faire non de la tête, le dos rond et les yeux au sol, avec une expression de bête fourbue.

Des hommes, cantonnés dans les chalands qui s'alignent le long de la Meuse, nous saluent au passage et nous souhaitent bonne chance. Ce sont des combattants comme nous ; ils étaient à Verdun hier ou ils y seront demain. Mais nos hommes ne s'arrêtent pas à cette pensée ; ils ne voient devant eux que des « embusqués ».

Pourquoi ceux-là se reposent-ils pendant qu'eux-mêmes doivent s'écorcher lei

pieds sur les cailloux de la route ? Pourquoi cette injustice du sort ?

Leur bile s*exhale en apostrophes cinglantes, en imprécations, en injures.

Outrés de cette mauvaise foi, les « embusqués » ripostent du tac au tac. Si le 95* se fait démolir à Verdun, ils en éprouveront, affirment-ils, une bien douce joie.

J'écoute crier ces grands enfants et je souris à la scène tant de fois contemplée :

je les connais trop pour me laisser prendre à leur colère. Et puis, pendant qu'ils s'excitent de la sorte, les pauvres diables oublient leurs fatigues.

Nous approchons de Verdun. L'horizon est un cercle de tonnerres. Une haie d'inquiétudes longe les deux côtés de la route.

Les collines, là-bas, malgré le soleil 'qui resplendit,nous apparaissent enveloppées d'une brume menaçante.

CHATITRE II

LA GROGNE

Après une halte au carrefour de la route Verdun-Metz, nous prenons la formation de marche de guerre sur route, avec un quart d'heure d'intervalle entre les bataillons. Nous avons laissé à Houdainville la plus grande partie de nos impedimenta.

Seuls, nous suivent les caissons de munitions, les voitures d'outils, les cuisines roulantes et les ridelles porte-sacs.

La fatigue des hommes, un moment atténuée par le repos qu'ils viennent de prendre, se fait de plus en plus pesante.

Les rangs se disloquent ; les sections s'allongent ; les traînards commencent à jalonner la route.

— Mon lieutenant, je ne peux plus porter mon sac.

— Mettez-le sur la ridelle...

Ce dialogue se répète de minute en minute, et bientôt les ridelles débordent.

Du haut de la colline qui domine Verdun je regarde serpenter le régiment sur

les l^ets de la route : la longue colonne ^e donne, avec ses unités morcelées, Tillusion d'une couleuvre gigantesque coupée en plusieurs tronçons qui continuent de palpiter... A peine formée en moi cette image, je hausse les épaules :

— Ah ! oui ! il est bien choisi le moment pour faire de la littétature !

Je note une détente à la descente du ravin mais la montée qu'il faut gravir de ^'autre côté double d'un coup le poids de la fatigue. Les courroies de l'équipement se changent en pinces d'acier. Il semble que chaque pied en se posant à terre enfonce dans le sol des racines vrillantes.

D'habitude, les grognements de mes gars me font sourire. Je sais que les récriminations et les malédictions ne comportent dans leur pensée aucune intention de récriminer ni de maudire. Ils les emploient comme un remède à tous les maux, par tradition, par habitude, sans bien réfléchir à ce qu'ils disent, comme ces sorciers de nos campagnes berrichonnes qui jnettent à leur merci tous les génies malfaisants et toutes les forces adverses de la nature avec de mystérieuses formules ma-

giques qu'ils répètent sans les comprendre.

Mais ici, sous ce ciel grondant, les plaintes prennent une signification tragique. Mon cœur se serre à les entendre :

— Sale métier !

Oh ! certes. Mais que direz-vous, oe soir, quand, à la fatigue du chemin, il vous faudra joindre l'épuisement de la bataille ; quand vos pieds, incapables de vous porter, devront courir au-devant des balles ?

— Les chevaiujo on les ménage, mais nous !... Rien de plus juste. Il faut être un homme pour accepter les horreurs de la guerre. Ce n'est qu'à des êtres doués d'intelligence et de volonté qu'on peut demander l'effort d'un combat ; la station résignée sous l'averse des obus ; la ruée au-devant des baïonnettes croisées et de»

couteaux tapis au coin des haies ; la rampée sur les corps rigides ou panieiants des camarades blessés ou morts.

— J'aimerais mieux une balle dans la peau !,..

Patience ! Vous aurez toute la peine de la route, toutes ses montées, tous ses cail-

loux, et cela n'empêchera pas les balles de trouer votre crâne si un tel dessein vient à germer dans leur cervelle menue...

Les hommes marchent, les jambes î-ai- * dies, le corps courbé en deux sous le poids de l'équipement, le menton collé à la poitrine. Quand, parfois, ils relèvent la tête, c'est pour chercher mon regard, et je lis dans leurs yeux ce qu'ils veulent me dire :

— Tu vois bien que nous n'en pouvons plus, que nous sommes à bout de forces.

Pourquoi n'as-tu pas pitié de nous ?

Oh ! si, j'ai pitié d'eux, mais que puis-je pour leur soulagement ?... Et cette compassion même va s'atténuant et s'imprécisant à mesure qu'aumente ma propre lassitude.

Tout à l'heure, je n'aurai plus pitié d'eux, car il me restera tout juste assez de force pour m'occuper de moi. Et je ne serai plus qu'un mouton dans un troupeau de moutons. Et je me traînerai sur la route, les pieds usés, le cœur douloureux, la bouche amère et la cervelle vide...

— Ah ça ! me demande brusquement un de mes hommes dans un sursaut de rage, est-ce que c'est encore loin (censuré)

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