MARCHE D'APPROCHE
Le commandant G marche em
tête du bataillon. Sa barbiche est a^^essive et sa canne est belliqueuse.
Et les hommes ?
Sont-ce bien les mêmes que tout à l'heure ? Plus de pieds boiteux. Plus d'épaules courbées. Plus de bouches crispées. Des jambes alertes, des corps droits, des yeux qui luisent.
Qe signifie cette flamme dans les yeux ?
Ma parole, on dirait de la joie !
Mais oui, c'est bien de la joie. Mes doutes bientôt disparaissent. Car les bouches, quelques instants fermées, s'ouvrent. Des soldats français silencieux, cela ne s'est jamais vu encore.
Et ce qu'elles disent, ces ^ bouches, les mêmes qui, tout à l'heure, n'avaient pas assez de récriminations ni de plaintes, le voici :
— Chic ! Enfin ! Y a du bon ! Vive-
ment qu'on charge ! La guerre en rase campagne, çà n'est pas trop tôt. Ils vont voir un peu, les^chons de Boches !
Cette marche d'approche, dans les grands espaces libres, semble à ces gars d'Apremont, fatigués des interminables stations aux tranchées, une partie de plaisir.
O mystère du cœur français ! miracle de la race !
En ces trois journées inoubliables, saturées de tant d'héroïsme, rien peut-être ne s'impose davantage à mon souvenir que ce changement subit de bœufs exténués devenus lions impétueux par la seule annonce de la bataille prochaine...
Le régiment est arrivé à une de ces périodes de plein épanouissement où nulle tâche ne semble difficile. Entre les forces de ce grand corps, un équilibre parfait. Des soldats aux chefs et des chefs aux soldats la fconfiance.
Alors quoi, on va rire !
— Ah ! s'écrie le lieutenant Ecoutain, les embusqués terrés à l'arrière ne connaîtront jamais, ne comprendront jamais des moments comme celui-ci !
Il est dans le nouveau manuel du chef de section d'infanterie un paragraphe intitulé <( l'exemple » :
« La troupe est le reflet de son chef.
Elle en est le juge le plu^ sévère^ elle retient ses moindres paroles et guette son attitude. Elle ne demande qu'à pouvoir Vadmirer et le suivre aveuglément. La belle tenue de la troupe au feu est la meilleure récompense du chef. »
Vous pouvez être fiers de vos hommes, mon colonel, et vous de même mon commandant. S'ils se sont haussés au-dessas de leurs misères, si l'approche de la bataille les a transformés à ce point qu'ils en ont oublié leurs pieds saignants et leurs épaules meurtries, c'est que vous les avez modelés à votre image, c'est que par vos paroles, par votre exemple, vous avez exalté en eux le sens du devoir et l'amour de la Patrie.
<( La belle tenue d'une troupe au feu est la meilleure récompense du chef. »