LE PORT DE DOUAUMONT
Est-ce une marche de bataille à quelques kilomètres de l'ennemi et sous les obus, qui se développe là devant mes yeux ? Ou n'est-ce pas plutôt un exercice, analogue à ceux des grandes manœuvres?
On pourrait le croire à voir la régularité parfaite des mouvements : alignements impeccables, intervalles et distances religieusement conservés...
Un lièvre se lève derrière une motte de terre. Merveilleux intermède et de nature, ne le pensez-vous pas, à mettre tout à coupa l'arrière-plan la guerre et ses périls !...
Si seulement le shrapnell qui s'abat non loin du fuyard pouvait l'atteindre : si la musette de l'un de nous allait s'enrichir de la proie inespérée !...
Nous montons une colline boisée qui se dresse toute droite au bout de la prairie ; nous traversons une carrière profonde.
Un autre boqueteau, puis un chemin, et nous voici au fort de Douaumont.
Ce nom n'est pas entré dans l'histoire encore, et c'est d'un pied indifférent que nous montons par dessus les talus herbeux, que nous traversons les glacis martelés par la grosse artillerie boche.
Des obus sont tombés là, qui ont fait des excavations monstrueuses, profondes de cinq à six mètres, larges de douze mètres peut-être...
D'innombrables mottes de terre, grosses comme des gueulées de socs à travers un sol argileux, ont été arrachées par les explosions et éparpillées aux alentours, donnant à la colline l'aspect d'un champ fraîchement labouré.
Le soir tombe. Nous nous accrochons aux fils des réseaux qui entourent le fort, nous descendons au nord du village, dans un ravin, étroit mais profond, semé de ronces et d'arbres abattus. Quand, les pentes remontées, nous nous établissons sur la cote 347, la nuit est tout à fait venue.