LA CORNE DANS LA NUIT
Une halte. Le commandant envoie des patrouilles, à droite, à gauche et en avant et fait commencer une tranchée en arrière du réseau qui couronne la colline.
Le sol est rocailleux et les hommes n'ont que leurs outils portatifs. N'importe. Ils posent à terre leurs couvertures roulées et les voici à l'œuvre, tapant de toutes leurs forces. Des cailloux les étincelles jaillissent, et malgré le froid qui pique, malgré la bise, les fronts bientôt ruissellent de sueur.
Cependant les patrouilles envoyées par le commandant reviennent de leur expédition ; c'est en vain qu'elles ont fouillé le sommet de la colline et les alentours ; des troupes françaises qui d'après les communications de l'état-major devaient se tenir en avant -de nous, aucune trace.
Oii sont-elles ? en fuite ou prisonnières...
108 CEUX DE VEBDUN
Et le régiment reste seul, sur cette partie du front, seul avec ses trois bataillons qui viennent de couvrir 52 kilomètres en 36 heures, seul contre les corps d'armées ennemis dont Voffensive triomphante se poursuit sans arrêt depuis trois jours...
Cette situation angoissante, nos chefs la devinent mais ils n'osent l'envisager dans son ensemble tant elle leur paraît invraisemblable.
C'est ainsi que lorsque le colonel de B , après une reconnaissance à
Douaumont,aura décidé de prendre le village comme centre de résistance, le commandant G sortira de son man* teau sa corne d'exercice et, comme à Texercice, tutututera pour réunir à lui les commandants de compagnie et leur communiquer les ordres.
Cette corne nous l'entendrons encore, avant d'arriver au village, quand le commandant voudra rectifier la direction du bataillon ou hâter le mouvement d'une aile.
Et nous apprendrons plus tard que les Boches étaient tapis derrière les réseaux de la colline à l'affût de notre manœuvre !
Qu'à ce moment ils aient eu un peu d'audace, qu'ils se soient jetés en masses sur nos unités inàverties, et ils enfonçaient nos rangs et ils déferlaient dans une seule vague jusqu'à Verdun !
Cette corne dans la nuit, elle est demeurée dans ma mémoire comme le symbole de notre ignorance aux premiers jours de la bataille de Verdun et n: symbole du désarroi jeté dans la défense par l'offensive inopinée de l'ennemi...