LE DÉLUGE
Le bruit du bombardement pétrit ma chair, délue ma volonté. Si je n'écoutais que mon instinct,je me jetterais à plat ventre au fond d'un abri et je me boucherais les oreilles, et j'attendrais ainsi la fin du bombardement ou la mort.
Il faut la pensée des gars qui veillent stoïquement dehors, il faut la honte de paraître lâche pour m'arracher à ma lâcheté, pour me traîner là où m'appelle mon devoir. Je conserve du moins assez d'empire sur moi pour ne rien laisser paraître de ma peur sur mon visage. A défaut du sourire qui fuit mon appel et qui ne veut pas se poser sur mes lèvres décolorées, j'ai toujours, quand je dois parcourir la ligne des guetteurs, une cigarette au coin des lèvres.
Quand une marmite nous éclabousse un peu plus que les autres, je dis d'une voix qui s'efforc(% :
— Le temps se maintient. Nous allons avoir une belle journée.
DOUAUMONT 125
Ou encore :
— Les cafés de Douaumont sont ouverts aujourd'hui à la troupe. Mais tâchez d'être rentrés pour l'appel.
A mes lamentables plaisanteries répondent des sourires non moins lamentables. Pel'sonne n'est dupe et pourtant tout le monde essaie de plastronner et d« paraître indifférent.
Qui pourra jamais fixer sur la plaque photographique le tourbillon de pensées, de craintes, d'espoirs fous, de terreurs, de regrets, de projets, de détresses qui, dans le cerveau du condamné conduit à Téchafaud, tourbillonne ?...
Ce martyre de quelques minutes, multipliez-le par des heures, multipliez-le par des jours, et vous aurez une idée de ce que fut la vie des défenseurs de Douaumont sous cette artillerie saisie de delirium tremens.
Les tranchées s'effondrent^ les cadavres s^ entassent. Le tumulte des éclatements martèle les cerveaux. Le sol bout comme Veau d'une chaudière. Le ciel se disloque., .