‹ Ceux de VerdunChapitre 29 sur 58 · LA COLÈRE DES HOMMES · texte numérisé non relu

LA COLÈRE DES HOMMES

Je m'aventure dans le village, je côtoie des morts et je pense :

« Quand je vais être couché, moi aussi, la tête fracassée comme celui-ci ou le ventre ouvert comme celui-là, est-ce que mes hommes prendront le temps de me mettre à l'écart, à TaBri d'une haie, ou derrière un monceau de décombres ?... Comme je vais avoir froid !...

(( Et on me marchera dessus et les clous des souliers me laboureront le visage, comme j'ai labouré tout à l'heure le visage de ce caporal contre lequel j'ai buté dans la neige... »

Je veux chasser ces imaginations macabres, mais ma pensée éevreuse n'a pas la force de s'abstraire, elle roule dans le même cercle, infatigablement.

Des attendrissements, parfois. Je me sens un grand besoin de caresses. Je

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songe qu'il serait doux de m'agenouiller devant une femme aimée et de sangloter dans ses mains comme un petit enfant.

Puis j'imagine que ma petite Solange est venue voir son papa et qu'elle me regarde, du fond de la tranchée, étonnée du vacarme, inconsciente du danger...

Et vivement je la prends dans laes bras et je l'emporte.

Où l'emporteras-tu, pauvre fou, et quelle retraite assez profonde pour vous protéger des obus ?...

De temps en temps, je vais rendre visite à l'adjudant Durassié qui commande la section voisine de la mienne.

Est-il autant que moi déprimé ? J'essaie de lire dans son âme...

— Regarde-le, celui-là, me dit-il, en me montrant un épervier qui vole au-dessus de nous, indifférent aux obus qui passent.

Est-ce que tu ne crois pas qu'il est dingo ?

Ces paroles s'accompagnent d'un sourire épanoui. Il peut sourire, lui, et cela déjà lui est sur moi une supériorité. Mais il a beau se maîtriser ; il ne peut me cacher le pli douloureux de sa bouche et la fièvre qui brûle ses paupières jaunies...

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Parfois des colères saisissent les hommes, à demeurer ainsi dans l'inaction, et dans rincertitudc.

— Mais qu'est-ce qu'ils foutent donc, ces cochons-là,à tirer pendant des heures?

Qu'ils sortent de leurs trous s'ils ne scmt pas des lâches ? Qu'ils viennent se battre avec nous !

Oh oui, qu'ils viennent, et que cesse cette canonnade affolée ! qu'ils viennent, même à dix contre un ; nous acceptons le combat, nous l'acceptons avec joie, et nous sentons, tant est forte notre rage, que de ce combat nous sortirons vainqueurs.

Au-dessus de nous, à deux cents mètres, trois cents mètres au plus,des avions ennemis passent et repassent, observent le terrain tout à leur aise.

Mais « nous faisons les morts », couchés pêle-mêle au fond de la tranchée, pardessus les morts véritables, les bras éten • dus, la bouche ouverte, afin de donner aux observateurs l'illusion que tous les défenseurs du village sont tués et que toutes nos défenses ne sont plus qu'un vaste cimetière...

— Et nos aviateurs à nous oh sont-ils I

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— Et notre artillerie, qu'est-ce qu'elle fait ?

I Mais nul avion français ne paraît à

F l'horizon. Et si nos canons tirent, leurs

i éclatements se perdent dans le tumulte de

l'artillerie ennemie...

Nous avons l'impression nette d'être seuls, abandonnés du reste de l'armée, holocaustes choisis pour le salut de Verdun.

. Et. nous savons, de toute certitude, que le village de Douaumont sera notre -tom beau...

Et contre cet ouragan, contre cette avalanche, des poitrines d'hommes se dressent, de moins en moins nombreuses, de plus en plus droites et résolues.

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