DANS LA PLAINE NUE
Le premier bataillon qui nous avait suivis à courte distance, lorsque nous avions pris, à droite de Fleury, le dispositif de la marche d'approche, avait reçu mission de s'établir en avant du village de Douaumont.
Le petit jour commençait à naître quand le Bataillon parvint aux réseaux qui défendaient la lisière du bois d'Haudremont. Les Boches établis dans le bois opposèrent une résistance vigoureuse. Il y eut des combats singuliers, des corps à corps. Le soldat Barrière de la 3* Compagnie s'élança en tête de ses camarades et commanda: (( En avant ! à la baïonnette! »
L'ennemi fléchit puis revint plus nombreux.
Force fut de remettre l'attaque à plus tard. Le bataillon prit des positions en avant du bois.
Des positions ? terme un peu inexact
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peut-être, car les hommes ne disposaient que de la terre plate. Quelques abris d'artilleurs, çà et là, mais aucun ouvrage, aucune tranchée. '
Tout près de la lisière, trois de nos 90 sont demeurés, abandonnés. Un caisson de 75 est là également, « attelé d'un cheval mort » selon Texpression pittoresque d'un soldat.
Ce ne sont pas les seules pièces abandonnées.
Un peu plus à droite, en arrière du bataillon de chasseurs qui prolonge la ligne vers le fort de Douaumont, se trouve notamment un 155 tout chargé : il n'y a plus qu'à faire partir le coup. Le commandant de chasseurs se charge lui-même de la besogne.
Autour des pièces et des abris, de nombreux étuis de 75 et des caisses à obus. De ces étuis et de ces caisses, les hommes 5e servent pour dresser un parapet. Derrière cet abri improvisé, ils se hâtent, avec leurs outils portatifs, pour amorcer une tranchée.
Mais le sol, durci par la gelée, ne veut pas se laisser entamer. D*ailleurs notre
activité n'est pas demeurée inaperçue de Tennemi. Une forte reconnaissance qui s'est glissée hors du bois, ouvre le feu sur les caisses.Nous ripostons, mais bientôt les mitrailleuses renforcent l'attaque ennemie : la lutte devient impossible et nos hommes doivent se coller au sol pour éviter les balles qui sifflent à ras de terre.
Le vent augmente. Des flocons de neige tourbillonnent. Le froid glace le sang des hommes étendus là, s^,ns mouvement, et, sous peine de les voir périr de froid, force est d'organiser parmi eux des relèves.
Un par un, en se traînant sur le ventre, ils vont des abris à l'ouvrage et de l'ouvrage aux abris.
Combien demeurent en route ?...
L'attaque se produit vers 4 heures en plusieurs vagues, rapprochées et furieuses, j ai nies du bois d'Haudremont.
Crêtes et vallons grouillent de Boches lancés au pas de charge.Fondu par le tir de l'artillerie, criblé par les mitrailleuses, menacé d'encerclement, notre premier bataillon se replie à une centaine de mètres en arrière, dans un élément de tranchée en forme de fer à cheval.
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C'est là qu'il organise sa résistance, c'est là qu'il va tenir jusqu'à la limite des forces humaines, jusqu'à l'épuisement de ses cartouches, jusqu'aux corps à corps à un contre dix.
Les chasseurs placés à droite subissent des pertes énormes et doivent se replier.
Le 1" bataillon reste seul.
Les Boches auront cependant, sur ce coin du champ de bataille, le dernier mot ; mais ils diront un jour, s'ils l'osent, le nombre de leurs morts, et de quel prix fut payée leur avance.
Un hommage spécial au chef du 1*' Bataillon, le commandant O
Il avait pris un fusil et, entouré d'une dizaine d'hommes, il faisait le coup de feu comme un simple soldat. Jusqu'à la fin, il continua de tirer et de donner des ordres, et quand le groupe disparut, submergé par la marée des assaillants, ce fut le fusil du commandant qu*un blessé vit se lever, le dernier, contre une poitrine ennemie.
Cependant l'invasion entoure de tous côtés le premier bataillon. Les deux autres bataillons déciment bien l'ennemi pardessus la tête de leurs camarades, mais ce
secours est trop éloigné. La retraite s'impose.
Par quel miracle, tous les hommes ainsi submergés dans la plaine nue, ne , sont-ils pas tués ou faits prisonniers ? Comment un si grand nombre réussit-il à regagner nos lignes ?...
Mais qui jamais a mesuré le pouvoir de la volonté ? et qui jamais put dire à l'héroïsme :
« Tu n'iras pas plus loin !... m
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