CHAPITRE II
« Dans huit jours, la division quitte la forêt d'Apremont et va se reposer à l'arrière. »
De Tun à Tautre, la nouvelle court, et sur ses pas une grande joie se lève. Les hommes ont des visages rajeunis de permissionnaires.
Où irons-nous après ce repos ? Peutêtre dans un secteur plus ravagé encore, mais qu'importe ? Le présent seul compte:
révasion de cette forêt monotone et tragique où depuis quinze mois, dans la boue et dans le sang, nous sommes emmurés.
Des tranchées qui sont là nous connaissons toutes les sapes, tous les créneaux, tous les pare-éclats, tous les puisards, tous les caillebotis et jusqu'au nombre des cailloux qu'ont remués nos pelles !
Ah ! partir ! Ne plus tourner sans fin, comme des rats dans une boîte, du Bois
Brûlé à la Tête-à-Vache, de la Tête-à- Vache à la Louvière, de la Louvière au Bois Brûlé !
Revoir des routes sans chapelets d'entonnoirs, et des maisons qui aient un toit sur la tête, et des enfants et des femmes !
Les imaginations s'exaltent :
— Moi, je me paye un kilo de pinard à chaque repas.
— Moi je me commande une omelette de douze œufs à la première auberge.
— Moi je bouffe toutes mes économies en cigares à trois sous.
Manger, boire et fumer, les trois grandes préoccupations du poilu, ses trois passions maîtresses !...
Dans les derniers jours de Janvier, Tordre du départ arrive. Les consignes sont passées aux successeurs :
— Au revoir, les amis, et ne lâchez pas la place, surtout ! Elle est épatante :
logés, nourris, flotte à discrétion et toutes les deux heures un petit dessert de 150 et
"e torpilles...
Des marches. Des contre-marches. Nous tous éloignons de la première ligne. Nous
revenons près d'elle. De courts repos. Des travaux. Des manœuvres...
Puis, dans les premiers jours d% février, le régiment prend la direction de Rosnes. C'est là que nous devons cantonner une semaine ou deux, paraît-il, avant d'être dirigés sur Verdun.
Et ceux qui nous ont donné le renseignement ont ajouté :
— Verdun ? Fin secteur. Des tranchées bétonnées. Des kilomètres en profondeur de réseaux barbelés. Des forts avec des casemates à quinze mètres sous terre.
Presque pas de service. Aucune corvée :
tous les travaux sont achevés. La consigne est de ronfler et de jouer à la manille.
Ah ! « vivement qu'on se trotte » en ce paradis terrestre ! D'avance nous en bavons de convoitise.
ADIEU, TRANCHÉHi ! 27