ANXIÉTÉS
Nous voilà donc à genoux ou couchés dans la tranchée démolie, guettant de notre mieux Tennemi, baissant le nez le plus possible pour éviter les projectiles.
A ce moment, un voix derrière nous :
— A la bonne heure, les gars ! tirez, les petits gars ! hardi !
Nous nous retournons. Le commandant C est au-dessus de nous, tout
droit dressé sur le parapet et c'est lui qui nous interpelle, sa main pointée vers l'ennemi, dans un geste superbe.
Cette vue agit sur nos circonspections et sur nos prudences comme un coup d'ouragan sur une poignée de feuilles mortes.
L'aspirant Debard saute sur le parapet à son tour ; d'autres l'imitent ; ceux qui étaient à genoux ou couchés se relèvent et montent sur les talus pour tirer mieux à leur aise...
Jusqu'à la tombée du jour, on conti-
nuera, de ce coin élevé, à massacrer des Boches à découvert, sans souci des projectiles,
La force de l'exemple...
Les hommes se grisent de l'odeur de la poudre. Ils se montrent des cibles, rivalisent d'adresse et de lazzis. Qui sait combien de Boches sont tombés ce soir-là sou* leurs balles ?
A un moment même, des silhouettes de cavaliers se profilent sur une crête adverse. S'imaginent-ils, les Boches, que le terrain est libre et qu'ils vont pouvoir charger jusqu'à Verdun ?
Un feu nourri leur enlève les illusions qu'ils ont pu avoir à cet égard.
Un peu avant la tombée du jour ub caporal vient me chercher de la part du capitaine Blanchot : il se passe paraît-il,des événements singuliers, sur le front du deuxième peloton...
Je m'engage dans le boyau qui doit me mener aji capitaine. Je vais me baisser pour passer sous un portique quand je me rappelle que j'ai oublié de faire à l'aspirant Debard certaines recommandations.
^Je retourne en arrière.
DOTTAUMONT 141
Juste à ce moment, un obus arri ve, défonce le portique, tue ou bkise les hommes qui se tenaient dessous...
Sans ce scrupule de la dernière seconde, Je partageais leur sort...
Après avoir pris les instructions du capitaine, je me rends dans la tranchée où se trouvent les troisième et quatrième sections, face aux redoutes. La situation est confuse. Je tiens avec l'adjudant Durassié et le sergent Larpent un petit conseil de guerre.
On nous a prévenus que les Boches avancent, que les zouaves sont débordés.
Par derrière le repli de terrain qui domine le fort, nous voyons l'avance méthodique des fusées ennemies lancées en repère pour l'artillerie.
Puis le bruit court qui nous serre le oœur : le fort est au Boches !
Pourtant, ô surprise, ce sont des zouaves qui s'affairent sous nos yeux autour des fortifications. Serions-nous dupes de l'obscurité qui commence ?
Des yeux et des jumelles nous regardons, indécis. Toute notre conviction crie :
(c Ce sont des Boches ! Ils sont venus u«
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par là, de rennemi ; les fusées qui les précèdent ce sont des fusées allemandes ; il faut tirer sur eux, tirer, tirer, pendant qu'ils se présentent sous notre feu, bien en vue... »
Avec une angoisse qui étrangle les paroles au passage, je commande :
— Feu par salves !...
De son côté, le capitaine Delarue démuselé ses mitrailleuses.
Et unejigne entière d'hommes s'abat sur les pentes du fort.
Mais cet ordre n'est pas plutôt donné que nous crions l'ordre contraire :
— Cessez le feu !
C'est que ceux qui sont devant nous ont agité les bras avec frénésie, crié des appels...
Alors, quoi ? Nous sommes-nous trompés ? Avons-nous tiré sur les nôtres !
Le remords me pétrit le cœur.
Le capitaine Delarue ne comprend pas mes scrupules. Pour lui aucune doute pos-sible : nous avons devant nous des Boches.
Ses mitrailleuses continuent la fusillade.
Je le supplie d'arrêter son feu. L'émo-
DOUAUMONT
tion m'étrangle. Mes yeux sont pleins de larmes.
Le capitaine se laisse enfin convaincre.
Mais qui a raison de nous deux ? Je n'en Mis rien moi-même.