CHAPITRE X
L'ADJUDANT DURASSIÉ
Soudain, de la tranchée, l'adjudant Durassié bondit. Méprisant les balles, il s'avance seul, à demi-distance du fort, puis, la jumelle aux yeux, regarde.
Il revient :
— Ce sont bien des zouaves ; il n'y a pas d'erreur : chéchias et vestes courtes, l'uniforme est complet.
Parbleu !
Donc j'ai commandé le feu sur des soldats français ! Ceux qui gisent là-bas, c'est moi leur assassin !
Je me sens envahi par une immense détresse.
Je sors de la tranchée et me précipite dans le village. La cigarette aux lèvres, et sur le visage ce demi-sourire qui ne le quitte jamais, le capitaine Ferrère, adjoint au colonel, se promène au milieu des éclats d'obus et des m aisons qui s'écroulent.
Je lui rends compte de la situation.
DOUAUMONT 145
— Mais non, me répond-il, le fort est bien aux Boches. Votre adjudant a mal vu.
Alors ? Alors ?...
Je reviens avec mes hommes. Là-bas, sur les talus du fort, le grouillement augmente. '
Le capitaine Delarue qui sans doute a reçu lui aussi des renseignements semblables, a rendu la liberté à ses mitrailleuses. De mon côté je fais recommencer le feu.
Et de nouveau, sur le fort, les bras sont agités, des fanions .sont brandis ; on nous crie des paroles que nous ne comprenons pas mais qui nous semblent des injures :
— Misérables ! Bandits ! Traitres !...
Cette incertitude est pire que la mort.
L'adjudant Durassié sort de nouveau de la tranchée.
Dans son impatience héroïque de découvrir la vérité, il n'attend pas même que tous nos fusils se soient tus.
Il s'avance cette fois jusqu'au réseau de fils qui borde le fort, parcourant, seul entres les deux lignes, les quelques centaines de mètres qui nous séparent de la ligne douteuse. De l'autre côté du réseau un homme se tient, habillé en zoiiave, mais
qui, avec un accent qui ne peut tromper, lui dit :
— Posse fussil ! (Pose ton fusil).
Durassié est fixé. Il saute dans un trou d*obus, s'aplatît et agite les bras au-dessus de lui. Nous comprenons ce geste. Quelques balles bien ajustées démolissent le Boche et l'adjudant réussit' à regagner nos lignes en rampant.
Des tireurs choisis sont désignés. Les Eouaves de Bochie doivent se résigner à ne plus montrer leur museau au-dessus du fort.
Donc, ces Brandebourgeois superbes, dont les communiqués allemands ne savent comment glorifier l'héroïsme, n'ont dû leur victoire qu'à la trahison !
Il leur a f allu,pour endormir notre vigilance et triompher de nous, voler nos uniformes.
C'est eux que le Kaiser, dans une harangue enflammée proclame : piliers de Tempire, héros inégalables, orgueil de leur empereur !
Tu peux triompher, Guillaume ^; ce triomphe est digne de toi et de ceux que tu commandes !
DOUAUMOKT l47