TENIR
L'obscurité met un terme aux attaques des Boches mais rend la liberté à leurs canons. Ceux-ci se mettent à tirer . sur Douaumont et les alentours avec un rage qui s'exaspère, semble-t-il, de minute en minute. A chaque heure, l'aspect-, du village se modifie. C'est d'abord une masse sombre, puis de cette masse des pans dentelés émergent, des cheminées se dressent qui tiennent — par quel miracle d'équilibre ! Des chevrons calcinés pointent qui semblent des bras décharnés levés vers le ciel.
Des tirailleurs marocains renforcent la gauche du 3' bataillon. Plusieurs de leurs officiers ont pris part aux attaques de Champagne, A nos interrogations, ils répondent que le bombardement, en Champagne, n'était que de la plaisanterie auprès du bombardement actueL
De ces paroles vient aux hommes une
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fierté naïve ; de l'un à Tautre, la nouvelle court :
— Tu sais, en Champagne, c'était que de la petite bière à côté ; ils l'ont dit, les tirailleurs !
Mais nous n'avons pas besoin de ces encouragements pour exalter nos courages.
L'insuccès des premiers assauts ennemis a raffermi les cœurs et ramené la confiance.
De la brigade, Tordre nous est venu :
<( Vous devez tenir coûte que coûte, ne reculer à aucun prix et vous faire tuer jusqu'au dernier, plutôt que de céder im pouce de terrain. »
— Comme ça, disent les hommes, on est fixé.
La volonté des chefs est entrée dans l'âme des soldats et a volatilisé tout sentiment humain. Le tumulte infernal qui sature nos oreilles, la pensée de la mort qui, à droite, à gauche, tout autour de nous, becqueté goulûment les proies, nous empêchent de regarder en arrière, nous laissent juste l'attention suffisante à la tâche prescrite : tenir.
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Cette préoccupation : tenir, est devenue une obsession.
Chaque consigne passée se termine d'une manière uniforme : « Et puis, îl faut tenir ! »
Je ne puis aller une seule fois aux ordres près du commandant de la compagnie, sans qu'il me répète :
— Péricard, n'oubliez pas les ordres. Même si je suis tué, même si la situation vous semble désespérée, il faut tenir !
Et, c'est ce mot encore que, machinalement, sur le passage des brancards ensanglantés, les bouches murmurent :
— Tenir !
Cette résolution farouche empêche le sang de se glacer dans les veines, permet de regarder en face les obus.
Une fois de plus, Taventure montrera qu'ils sont invincibles, les hommes qui ont fait le sacrifice de leur vie.
A voir les visages graves, je crois de mon devoir de plaisanter, comme j'en ai Fhabitude, quand je veux chasser des fronts quelque pli de mauvais augure.
Je me force à sourire :
— Eh bien ! les enfants, leur dis-je, on rigole ?
Mais, aucun sourire ne répond au mien.
J'ai fait fausse route : je le comprends trop tard. La situation, les hommes la con- /
naissent tout comme moi, et s'ils sont bien décidés à accomplir leur devoir jusqu'au bout, ce sera du moins sans essayer de se leurrer eux-mêmes.
Et les obus tombent, tombent, giboulée ,
infernale dont chaque goutte est un obus.
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