DEUXIÈME NUIT
C^est la deuxième nuit que nous allons passer sans sommeil. En même temps que Tobscurité, le froid tombe. Nos pieds sont des blocs de glace.
J'ai pris dans la musette d'im mort une paire de chaussettes et je songe avec délices combien cela va être bon, combien cela va être doux, de quitter mes chaussettes mouillées et raidies pour les remplacer par les chaudes chaussettes de laine que je tiens là dans ma poche comme un trésor...
Mais, comment se risquer à enlever ses souliers avec la perpétuelle menace d'une attaque ? La nuit passera et le jour d'après, et je quitterai Douaumont avec mes chaussettes mouillées.
Aux fatigues de la garde, à la tension nerveuse produite par le tumulte eiffroyable, s'ajoutent bientôt les souffrances de la soif : un obus a brisé, dans l'après-midi, la
fontaine qui alimentait ce côté du village, et les bidons sont vides.
Je feins de fermer les yeux quand Tub ou l'autre de mes hommes, n'y pouvant plus tenir, s'en va rôder dans le village, scrutant les auges, interrogeant les éviers des maisons éventrées, cela sous l'éclatement des obus, parmi l'averse des pierre»
et des tuiles.
Tel, pour apaiser sa soif, a dépensé plus d'efforts, a couru plus de périls, a bravé plus de fois la mort que tel autre dont le nom s'offre à l'admiration des foules, auréolé d'héroïsme.
Heureusement, la neige se met à tomber. Toute la nuit, nous calmerons notre fièvre avec de la neige.
Nous avions pour la compagnie deux abris blindés. Le docteur Soubies, dont les deux postes de secours établis dans les maisons du village ont été, l'un après l'autre, démolis, vient nous demander l'hospitalité. Les hommes laissent la place aux blessés et s'en vont dehors, sous la neige et sous la bise, qui passent en rafales. La plupart demeurent debout et tiennent compagnie aux guetteurs.
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Quelques-uns, cependant, à bout de f or- 063, s'assoient dans la tranchée tapissée de boue et y dorment d'un sommeil lourd, la toile de tente rabattue par dessus la tête.
Les camarades passent, et des brancardiers, et les gradés de quart, heurtant les dormeurs, meurtrissant leurs jambes, sans que les dormeurs s'en aperçoivent.
Je ne sais qui en passant nous raconte me histoire qui réussit à amener sur nos lèvres un sourire.
Une compagnie du premier bataillon, qui ignorait la prise du fort, avait envoyé une patrouille pour se mettre en liaison avec la garnison.
La patrouille arrive au réseau qui entoure le fort, tâtonne dans l'obscurité, «herche un passage...
De l'autre côté, les Boches, toujours déguisés en zouaves, l'appellent, l'encouragent, dans l'espoir évidemment de la faire prisonnière.
La patrouille cherche encore, puis, brusquement, le caporal, fatigué de ses vains efforts, fait demi-tour avec seis hommes et revient à sa compagnie :
— Mon lieutenant, dit-il à l'officier
qui l'avait envoyé, je n'ai pas pu entrer dans le fort mais je suis en liaison avec la garnison...
Il était en liaison avec les Boches !
Les tranchées s*effondrent. Les cadavres s'entassent. Le sol bout comme Veau d'une chaudière. Le ciel se disloque...
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