LA NUIT SE TRAINE
Je pense à profiter de l'obscurité pour faire enterrer le corps de l'adjudant Pinceton, de la 9" Compagnie, tué près de nous la veille ; mais le sol, pétrifié par le froid, résiste à nos outils portatifs, comme un bloc de granit.
Pinceton venait de ma compagnie ; c'est là qu'il avait fait presque toute sa campagne. Il avait laissé parmi nous le souvenir d'un soldat brave, un peu téméraire. Il suffisait de lui parler d'un danger proche pour qu'aussitôt il dise : « Si j'allais voir ça ? »
Sa même témérité fut cause de sa mort.
La veille, je passe dans notre tranchée. J'entends du bruit au-dessus de ma tête ; sur le parados, l'adjudant se dresse; il s'est accoudé à une levée de terre et il examine avec sa jumelle, les redoutes de Douauraont, victime désignée à la première balle ennemie.
Je prends ma voix cassante, cette voix qui me sert à dissimuler une émotion trop vive. ,
— Votre place n'est pas ici, lui dis-je ; mais à notre droite, avec votre compagnie.
Et comme il me regarde, étonné de ce ton inhabituel, je poursuis :
— Je vous dis de regagner votre poste ; il est moins en vue, peut-être, mais plus utile.
Pinceton me jette un dernier regard, un peu triste puis, sans dire un mot, il s'éloigne.
Une heure après, je repasse au même endroit. Des corps sont étendus sur le parades. Je m'informe.
— Oui, me dit un de mes caporaux, Ageorges, un obus vient de tomber là dans un groupe. Il y avait Tad j udant Pinceton qui regardait vers le fort et d'autres hommes qui couraient derrière lui. L'adjudant est tué, un autre également et il y a, en plus, trois blessés. .
Donc il est revenu ! Malgré les obus, il a voulu savoir ce que cachait le mystère du. fort.
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Cependant, les blessés râlent. Je fais avertir les brancardiers. Ceux-ci arrivent ; ils contemplent la pluie des obus, ils me regardent...
Je comprends leur interrogation muette. Insister serait les envoyer à une mort presque certaine. Je n'insiste pas.
Mais la plainte des blessés devient de plus en plus lamentable. Un de mes hommes, Réaume, s'écrie :
— Je ne peux pas laisser les camarades comme ça. Je vais les relever.
Il pose son fusil contre la banquette, saute par dessus le parados, prend un des blessés dans ses bras robustes et le porte au poste de secours. Il recommence pour le deuxième, puis pour le troisième. Et il revient parmi nous sain et sauf. •
De temps en temps, j'entre au poste de secours. Les blessés geignent, à chaque heure plus nombreux. Au milieu d'eux, le docteur Soubies se prodigue, toujours aussi calme et aussi distingué... Docteur, je vous devrai une des visions les plus étranges de cette étrange histoire : celle d'un Parisien maintenant les grâces souriantes et la politesse exquise de la capi-
taie parmi le plus effroyable des cataclysmes.
L'aumônier du régiment, Tabbé Bedu, qui s'est pojrté au fort de la rafale, est assis là, son chapelet entre les mains.
— Que signifie ce bombardement, me demande-t-il, et quelle surprise nous ménagent demain les Boches ?
Puis, à voix basse : •
— Timeo diem venîentem.
Oui, beaucoup sont ici vivants qui, demain... Et moi-même, peut-être ?... Ne de vrais- je pas envoyer à ceux que j'aime un dernier adieu ?
Mais cette pensée, je la chasse comme une faiblesse. Si je tombe, il se trouvera bien quelqu'un pour écrire aux miens :
« Votre fils, votre frère est mort à Douaumont. » Cela suffira.
Et contre cet ouragan, contre cette avalanche, des poitrines d'hommes se dressent, de moins en moins nombreuses, de plus en plus droites et résolues...
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