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LE COLONEL DE B

A de nombreusçs reprises, au cours de ces souvenirs, est revenu sous ma plume le nom de notre Colonel. J'aurais dû le présenter plus tôt, peut-être, mais j'ai tenu à dresser sa statue au-dessus de ce Douaumont qu'il a si superbement défendu, parmi ces ruines fumantes, ces obus crépi- , tants, ces blessés, ces morts, au milieu desquels il promenait son visage impassible et sa volonté surhumaine (1).

Ce fut à peine guéri d'une blessure reçue presque au début de la campagne que le colonel de B vînt, en Décem-

bre 1914, commander le 95\

Nous ne connûmes de lui, pendant plusieurs mois, que la sévérité.

J'ai dit ailleurs l'état d'esprit du régi-

(1) Le colonel de B... a quitté le 95' en septembre 1916, appelé au commandement d'une brigade. Il n'est plus, depuis six mois, mon colonel. Ceci afin qu'on n'accuse de flatterie ni la dédicace de ce livre, ni le chapitre ci dessus.

ment au long du premier hiver de la campagne* Des affaires malheureuses que soldait

(censuré)

; un ciel inclément qui faisait succéder les gelées aux pluies torrentielles et la neige aux brouillards :en fallait-il davantage pour semer

, le découragement, la lassitude !

Contre cet état d'esprit il fallait réagir.

Le Colonel réagit.

Tout homme, tout gradé, sut qu'il devait donner, sous les peines les plus graves, le plein de son effort. Nulle défaillance ne fut tolérée.

Les dents, grinçantes tout d'abord, s'accoutumèrent peu à peu à l'acidité du fruit nouveau. Les hommes ne détestent pas d'être menés en laisse : ils demandent seulement à leurs gardiens la justice et l'humanité.

La justice, nous l'eûmes dès le premier jour. Elle s'exerça de deux façons : par une égale et scrupuleuse répartition des sanctions et des récompenses ; par la part que prit notre chef à nos fatigues et à no& dangers.

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A peine étions-nous installés dans un secteur qu'il venait nous rendre visite. De son petit pas égal, il parcourait les tranchées en long et en larcre. De sa grosse voix placide, il conseillait, gourmandait, encourageait.

Les jours d'attaque, dès que la situation devenait périlleuse ou simplement confuse, on le voyait apparaître. Toujours calme, toujours maître de lui, il s'informait, donnait des ordres et repartait, laissant derrière lui un sillon de quiétude et de sécurité.

Quant à son humanité, s'il ne la découvrit pas dès l'abord, elle ne s'en manifesta qu'avec plus d'éclat par la suite.

Quand il eût pansé les blessures de son régiment, quand sa sévérité n'eut plus de raison d'être, il permit à son grand cœur de s'étaler tout grand. Une douceur, inconnue jusqu'alors, illumina ses yeux et transfigura son visage. Avec quelle émotion, avec quelle tendresse il parlait de « ses gars » ! Il trouvait, pour s'adresser à eux, des intonations qu'on n'eût jamais attendues de sa voix puissante, fait© pour commander à la temnête.

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« Les gars » qui déjà Tadmiraient pour sa bravoure, apprirent à Taimer pour sa paternité. Entre eux, familièrement, ils l'appelaient de son prénom :

Jean.

■ — Jean va être content... Jean va rouspéter... Regarde ce paquet de tabac que Jean m'a donné... Jean m'a engueulé, mais il m'a foutu une pipe dans les pattes...

Les plus beaux saluts que j'ai vu faire à un chef, c'étaient les saluts des hommes du 95* à leur Colonel : quelle attitude martiale ! Quels yeux confiants et fiera:

— Vous savez, mon Colonel, disaient ces yeux, nous sommes bien contents de vous voir !

A Douaumont, les mêmes qualités se manifestèrent et s'exaltèrent. Son courage, grandi par le danger, devint de l'héroïsme. Renforcées par la confiance qu'il avait dans ses hommes, sa magnifique intelligence et son expérience de la guerre le firent planer au-dessus d'une tâche qui eût, à beaucoup d'autres, paru inaccessible.

Au plus fort du bombardement il sor-

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tait de sa cave et parcourait les lignes.

Pour réconforter les combattants ? Oh non 1 il savait bien que nul réconfort n'était nécessaire, que le sacrifice total était prononcé par chacun d'eux. Il s'en venait les voir, tout simplement, comme on va voir des amis très chers à qui vous unit une affection cimentée par le sang et par

le feu.

Cette confiance mutuelle, de quels prodiges n'est-elle pas capable, quand le premier article de la foi est, chez les hommes la science et la volonté du chef, chez le chef le courage et la volonté des hommes !...

Et pourtant, à quelle rude épreuve fut, d'un côté comme de l'autre, soumise cette confiance pendant la bataille de Douaumont alors que toutes les digues dressées contre le flot de l'invasion cédaient les unes après les autres 1

Ce fut par un commandant de chasseurs à pied que le Colonel apprit la perte du fort de Douaumont.

— Puîs-je vous demander, mon Colonel, ce que vous comptez faire ? s'enquit le Commandant.

— Quoi qu'il arrive, je n'abandonnerai pas Douaumont.

— Je vous ferai remarquer, insista 1© commandant, que le 95', découvert à droite, vfi être cerné...

— Nous verrons bien !

A ce dialogue je n'étais pas présent mais j'imagine ce que durent être l'accent et le regard du Colonel quand il s'écria :

(( Nous verrons bien ! », et je reconstitue sa pensée :

« Cernés nous autres ! Nous, dont toutes les volontés agglomérées ne forment qu'un seul granit exaspéré ! Mais ne voyez-vous pas que nous sommes de fore© à briser dix armées allemandes ! »

Ainsi, arcbouté de ses larges épaules contre le mur croulant de Verdun, notre Colonel supportait l'effort entier de la défense. Et nous, quand parfois nous retournions la tête, nous voyions, même au profond de la nuit, ses yeux qui nous regardaient, et nous entendions sa voix qui, dominant le tonnerre des obus, nous disait :

— Ne craignez rien, les gars, je suis là!

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