EN RECONNAISSANCE
26 février.
Les premières heures de Faube éclairent la désolation du village. Il n'y a plus un toit debout. L'église est effondrée. Seul le clocher se dresse, invulnérable.
Le village entier n'est qu'un amoncellement de pierres, de moellons, de tuiles, de poutres, de meubles, de paille, de foin, de gravats, pâtée monstrueuse que le canon boche a jetée en proie à notre haine.
Or, comme je contemple le spectacle de ce qui fut, il y a quelques jours encore, un paisible village de France, soudain, d'un amas de décombres, s'élève le chant d'une horloge !
Ignorante du cataclysme, indifférente et tranquille, l'horloge senne ses sept ou huit coups puis, — je n'entends pas, mais je devine, — continue de battre.
Au petit matin je vais en reconnais-
sance sur notre droite. C'est là qu'ont été rassemblés, face aux redoutes, avec une fraction de la 9* Compagnie, les restes du l*' Bataillon.
Je croise le lieutenant Paquet, assis dans une tranchée que les obus prennent en enfilade. Il se caresse la barbe d'un geste familier. Nous échangeons en passant des plaisanteries destinées à la galerie, mais que démentent nos sourcils nerveux.
Voici au détour d'un boyau le lieutenant Delas, un de ces instituteurs soldats à la bravoure légendaire, que tant de Français méconnurent avant la guerre, à commencer par eux-mêmes. Delas est un vieux camarade. Nous avons été sergents ensemble à la 6* Compagnie, au début de la guerre de taupes. Nous échangeons une poignée de main fraternelle.
Encore un boyau et me voici dans la cagna du capitaine Daval qui commande maintenant le 1*' Bataillon.
Je prends des consignes, puis je reviens m'établir avec une fraction de ma section, en liaison entre les deux bataillons.
A peine sommes-nous installés qu'un
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ebus arrive, en pleine tranchée, éclate entre mon voisin de gauche et moi et nous couvre tous les deux de terre et de cailloux.
Un cri d'épouvante : on nous croit déehiquetés l'un et l'autre.
Mais nous nous relevons d'un même mouvement et nous secouons notre manteau de poudre : nous n'avons pas même une égratignure 1
« Pas un cheveu ne tombera de votre tête sans ma ^permission,.. »
Je reviens dans le village.
Quelques hommes de la 10*" Compagnie passent, conduisant au colonel un prisonnier abominablement ivre. Le Boche a l'ivresse joyeuse. Un rire perpétuel secoue son visage de brute.
Un homme montre un énorme couteau qu'il a trouvé sur le prisonnier ; la lame est rougeâtre et poisseuse.
— Il a dû manger des confitures, le gourmand ! dit quelqu'un.
— Des confitures ? fait un autre qui a regardé la lame de plus près, je crois plutôt que c'est du sang !
Ces mots jettent un froid. Le prison-
nier reçoit des regards sans bienveillance :
— Hé ! tête d'Alboche 1 tu as dû assassiner l'un des nôtres, avoue-le !
— Ya !ya ! répond le prisonnier en éclatant de rire.
Les cadavres d'hommes et de chevaux encombrent les rues. Aux victimes de la nuit s'ajoutent sans cesse des victimes nouvelles.
Comment trouver des mots pour décrire la rage qui s'est emparée de l'artillerie ennemie ? Mille pièces démuselées hurlent à pleine gueule ! C'est un tir de destruction destiné à pulvériser toutes les défenses du village et tous ses défenseurs, le tir qui précède les ruées en masses compactes.
Dans le tumulte épouvantable, les paroles ne vont pas plus loin que la bouche qui les a, prononcées ; les corps, ballottés sans relâche par les convulsions du sol, sont agités de soubresauts nerveux.
Des abris s'effondrent, ensevelissaM des sections entières. Deux chambres, emplies de blessés, disparaissent dans un ouragan de pierres, et les malheureux trouvent là un tombe vivante !
Et contre cet ouragan^ contre cette
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