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LE BON JUS

Il est une heure du matin environ.

Après une demie-heure d'attente, nous entendons des cahots sympathiques : ce sont les cuisines roulantes qui sortent de Fleury et qui descendent vers nous,

Je me précipite avec mes hommes... Hélas ! la nôtre n'est pas avec les autres ; le conducteur se sera égaré sans doute.

Mais, en campagne, le communisme est pratiqué sur la plus large échelle.

— Comment, me dit le capitaine Terlaud près de qui je passe et qui savoure goulûment une gamelle de café brûlant, vous ne prenez pas votre « jus » ?

Je lui explique ma mésaventure et j'ajoute :

— Vous voyez bien qu'il n'y a rien à faire, sinon à attendre le bon plaisir de mon caporal d'ordinaire.

Mais c'est là, je l'avoue, pure hypocri-

sie de ma part. Je connais la proverbiale hospitalité du capitaine et je me doute bien un peu de sa réponse.,.

— Comment, s'écrie-t-il, vous ne pouviez pas venir me trouver plus tôt î

Cinq minutes après, chacun de mes hommes a son café bien chaud et sa demiboule, et moi-même je suis attablé avec le capitaine devant un pâté et une vieille bouteille.

J'écoute les exclamations joyeuses qui de toutes parts jaillissent :

« Oh ! le bon jus, le bon jus !... C'est comme si ma fiancée m'embrassait sur la bouche ! »

Un caporal fait à ce moment, tout en mordant à pleines dents à même sa boule, une réflexion qui mérite d'être recueillie pour le remarquable esprit d'observation qu'elle dénote :

— C'est surtout quand on a bien faim que ça fait du bien de manger.

Pauvre diable ! ces paroles soulèvent mon hilarité et, quelques instants après, elles m'attendrissent. Je pense aux privations de toutes sortes qu'il a souffert ainsi que ses camarades pendant ces

•oyablss journées. Comment ont-ils pu, 'entre vide, fournir un pareil eSort !

Puis, par une pente naturelle, ma pen-

s'en va vers cette dame que j'avais ée de servir de marraine à un de mes iats sans famille et qui m'avait réponen m'envoyant un billet de cinq francs:

[ Je veux bien, pour cette fois mais ir cette fois seulement, faire à votre itégé une petite charité. Mais il est .tile de me solliciter de nouveau. Je uve qu'on abuse un peu trop de notre lérosité. Après tout les soldats sont irris par l'Etat et il ne faut pas exagé-

leur misère. »

F'ai donné à l'orphelin un billet de cinq ncs et j'ai renvoyé à la dame le sien ic une lettre... Si cette lettre l'a fait rire, c'est qu'elle a vraiment un heu- X caractère.

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