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LE VILLAGE ABANDONNÉ

A intervalles réguliers, les obus tombent sur Fleury. Nous sommes à deux cents mètres environ des premières maisons.

Après une période d'attente, l'envie me prend d'aller me promener dans le village.

Des soldats rôdent par les rues, mais d'habitants nulle trace. Ils se sont enfuis, aux premières rafales d'artillerie, tellement pressés de partir qu'ils n'ont rien emporté avec eux.

Un mur éventré. Je projette par l'ouverture la clarté de ma lampe électrique :

une table occupe le milieu de la pièce ; des assiettes sont rangées tout autour ; on allait servir le repas quand l'alerte est survenue.

Dans les étables, des vaches beuglent lamentablement :

Des soldats en traient quelques-unes poutr s'emparer du bon lait qui mousse

dans les seaux. Mais, et ce détail m'émeut profondément, ils traient également les autres pour soulager les pis gonflés des pauvres bêtes. Le lait est jeté sur le fumier.

La bataille est la meilleure des écoles de fraternité — je maintiens le mot qui peut-être fera sourire — et ceux qui viennent de passer par elle savent ce que c'est que de souffrir...

Des poules, des chats, des chiens, épouvantés par le vacarme, viennent se jeter dans nos jambes, comme s'ils réclamaient de nous une protection contre le cataclysme.

Cette protection leur est donnée, mais sous une forme que sans doute ils n'avaient pas rêvée ; poules, oies, canards errants, sont recueillis, étranglés et logés dans les musettes. Mon premier mouvement est de protester, puis à la réflexion :

« Il n'y a plus de civils dans le village ; les obus ont détruit ou vont détruire tout ce qui reste ici ; pourquoi ne pas laisser les soldats se dédommager un peu de leurs privations passées ? Personne ne sera lésé. »

Plus de civils, ai-je dit. Cela n'est pas tout à fait exact.

Une des habitantes qui avait pris part à la fuite générale revient au soir du 26 et frappe à la porte du poste de secours.

— C'est-t-y qu'on pourrait coucher ici la nuit ? demande-t-elle au docteur Clair.

Et comme le major s'étonne de cette demande insolite, la vieille femme explique qu'elle est partie sans ranger son linge : il faut qu'elle range Son linge !

— Mais, madame, vous n'entendez donc pas les obus ?

— J'ai mon linge à ranger.

— Toutes les maisons du village vont être démolies les unes après les autres !

— J'ai mon linge à ranger.

— Vous risquez de vous faire tuer par un éclat !

— Je vous dis que j 'ai mon linge à ranger.

Et puis, pour couper court à des remarques qui l'ennuient, elle sort ce dernier argument sans réplique :

— D'abord, j'ai aussi mes trois canards qui sont restés à la maison !

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