LA BISE
J'apprends que le colonel de B est dans le village. Je me fais indiquer sa maison.
Je le trouve en train de dîner dans une salle basse et malpropre, avec les officiers de son état-major. Je remarque la chaleur de sa poignée de main. Il y a si longtemps, si longtemps que nous ne nous sommes rencontrés !
Tant de sensations se sont accumulées en nous pendant cette période de fièvre, que les trois journées de Douaumont s'allongent dans notre mémoire à la longueur d'une année.
Le Colonel me demande si j'ai un chef de section énergique, sur qui l'on puisse absolument compter. J'hésite entre l'adjudant Durassié et l'aspirant Debard, tous deux également braves. Puis, prévoyant qu'on va demander de nouveaux efforts à
celui que je nommerai, je désigne Taspi-, rant Debard, plus jeune et plus à même de supporter ce surcroît de fatigues.
— Alors, poursuit le Colonel, dites à Debard de prendre sa section et de monter au fort de Souville. Il relèvera la garnison du fort et demeurera là jusqu'à ce que je lui donne Tordre de nous rejoindre. Sa consigne est de tenir quoi qu'il arrive et de résister jusqu'au dernier homme...
Je répète l'ordre et je vais prendre congé quand le Colonel ajoute qu'il me permet à moi, mais à moi seul, de coucher dans une des caves du village. Je le remercie, je salue et je sors.
La section de Debard partie, je réfléchis aux dernières paroles du Colonel.
Pourquoi cette faveur ? Je cherche et je croîs trouver :^ le Colonel me croît plus abattu que mes camarades par les fatigues de la bataille.
Toujours ces cheveux blancs qui me vieillissent au-delà de mon âge !
Je suis reconnaissant de l'attention, maïs vexé du motif et je décide de retourner dans le verger au milieu de mes hommes.
Quelle bise ! Je me fais tout petit au milieu de mes vêtements et j'enfonce dans mes poches de capote mes mains jusqu'aux coudes.
Des hommes ont retiré, des décombres des maison abattues, les matelas et les édredons et ils s'étendent en pleins champs sur ces couches mœlleuses, le visage saturé de béatitude.
Mais personne ne dort : il fait trop froid. La bise entre sous les vêtements ; les membres se recroquevillent ; les pieds et les chevilles ne sont qu'un seul bloo d'acier.
Je pense à la maison paternelle, là-bas, tout là-bas. La lampe est allumée, le poêle ronronne. Et deux chères vieilles figures contemplent avec des yeux mouillés ma petite Solange qui rit comme seule elle sait rire...
Ah ! qu'importent les fatigues et les privations, et les blessures, et la mort même, s'il faut payer à ce prix la paix de nos foyers et le rire de nos enfants !
Des hommes m'offrent une place sur les bottes de paille qu'ils sont allés prendre à une meule. Je me couche et je ferme les
yeux. Mais j'ai trop froid pour dormir.
Après quelques minutes de lutte je n'y tiens plus. En vain je me morigène, en vain je me dis que je dois donner l'exemple et rester au milieu de mes hommes : la tentation est trop forte. Je songe combien il doit faire chaud dans une cave, à l'abri de la bise, et me levant brusquement, je m'en vais avec mon ordonnance à la recherche d'un gîte au milieu du village.
Is*