LE RAVIN DE FROIDËTERRE
Le départ de Fleury a été fixé pour la première heure du jour. Il fait encore nuit quand un agent de liaison vient me chercher. Je dors depuis deux heures à peine et mes yeux sont lourds mais je me lève sans regret, tant mon sommeil a été chargé de cauchemars.
Je rejoins mes hommes et me mettant à leur tète je m'engage dans le ravin de Froideterre.
L'ordre est de gagner, par compagnies, les casernes Marceau à quelque quinze cents mètres au nord-est de Verdun.
Nous suivons des ravins boisés qui nous dérobent aux vues des « saucisses » ennemies. Cette précaution n'est pas inutile, car, à la multitude des trous d'obus qui étoilent le sol, nous pouvons nous rendre compte que la prodigalité des canons boches s'étend bien au-delà des limites du champ de bataille.
Sur les pentes, des camarades ont été frappés la veille, dont les cadavres n'ont pu être relevés encore. Voici un groupe de cinq artilleurs. Puis un cycliste couché sur sa machine brisée. Puis un nouveau groupe d'une dizaine de territoriaux, étendus en rond, autour de marmites fracassées, surpris sans doute en train de prendre leur repas.
Les hommes sont épuisés par les fatigues de ces trois jours de bataille. Mais ils n'en laissent rien paraître et le contentement de la victoire est tout ce qu'on peut lire en leurs regards ardents.
En route, je croise Prost et Aucouturier; les deux sergents de la section que je commandais quand j'étais adjudant à la 4", mes compagnons des combats du Bois-Brûlé.
Ils ont été superbes à leur accoutumée.
Aucouturier a été blessé à la main. Prost a couru à l'appel du lieutenant Delas le 25, alors que celui-ci allait être débordé par les Boches, et il a aidé son officier à repousser l'ennemi : j'apprendrai ces détails quelques jours plus tard, et Delas de qui je les tiendrai, ne saura comment
m'exprimer son admiration et sa gratitude pour la vaillance de mes vieux frères d'armes.
La poignée de main que je leur donne, me réchauffe le cœur comme l'accolade d'un ami. ,
A mi-chemin, je prescris une grand'halte. Le spectacle des cadavres rencontrés sur la route n'a enlevé aux hommes ni une parcelle de leur bonne humeur, ni un atome de leur appétit. S'ils parlent de la bataille qui gronde encore dans leurs oreilles, c'est pour en rappeler les incidents plaisants.
Les aventures de Mesnil, le chien du capitaine Blanchot, ont en particulier le don d'exciter leur hilarité. La frousse de Mesnil est légendaire dans tout le bataillon. Déjà, aux tranchées d'Apremont, il nous amusait par ses regards effarés et par sa hâte à se tapir au plus profond des sapes dès que commençait un bombardement. Mais à Douaumont, il se surpassa lui-même. Blotti dans l'angle d'un abri, la tête à plat sur le sol, il chavirait de l'œil à chaque éclatement un peu fort, et cette mimique s'accompagnait — qu'on par-
donne ce mot crû à un soldat habitué aux langages dénués d'hypocrisie -— s'accompagnait, dis-je, de pets sonores et malodorants.
Mesnil avait en effet reçu de la nature une intarissable facilité d'élocution par le derrière. Il eût pu relever le défi du plus verbeux pétomane.
Quand le capitaine Blanchot nous quitta pour prendre le commandement du bataillon, Mesnil, malgré son attachement à son maître, ne put trouver la force de se mettre debout et de le suivre. Et cette force lui faillit encore quand, la compagnie relevée, nous essayâmes de l'emmener avec nous.
L'envie cependant le tenaillait de nous accompagner. Les visages inconnus de ceux qui s'établissaient à notre place surchargeaient ses épouvantes passées d'une épouvante nouvelle. Quand le dernier de nous lui eût jeté un dernier appel, il roula des yeux égarés, se souleva péniblement sur ses pattes tremblottantes, puis retomba...
Et un son bien connu vint à nouveau témoigner de la fécondité de ses flancs...
Hi-