EN RÉSERVE
Mais qu'est devenu le deuxième bataillon ? Je sais qu'il devait se trouver quelque part, à gauche de Douaumont. Quels combats a-t-il livrés ? Quelles pertes a-t-il subies ?...
Justement voici le sergent-major Sainmout, de la 8* Compagnie, qui passe devant nous. Je l'interroge :
« Ouf ! s'écrie Sainmout, en s'asseyant près de moi, il fait meilleur ici que là-bas ! Ce que nous avons fait .? Eh bien voici :
« Après avoir traversé Fleury, puis Douaumont, nous nous sommes établis, le 25 au matin, en haut d'une croupe bordée par une rangée de sapins. Devant nous, une vaste plaine aux ondulations légères.
A gauche, la route de Bras à Louvemont ; à gauche également, mais plus loin, la colline du Poivre. A l'horizon, le bois des Caures dont Tennemi s'est emparé la veille.
(( A 11 heures, l'artillerie boche com-
mence, avec la nôtre, une conversation dépourvue d'aménité. Mais c'est surtout au village de Douaumont qu'elle en veut...
— Oui, dis- je, j'en sais quelque chose !
« Vers deux heures, le bombardement devient infernal : la crise approche... la voici...
« Un peu sur notre droite à 500 mètres environ, une vague allemande sort des tranchées et s'avance au pas gymnastique dans un ordre parfait.
(< Les tirailleurs qui occupent une tranchée, oblique par rapport à la direction de notre bataillon, jaillissent de leurs trous et s'élancent, baïonnette en avant. Les Boches font aussitôt demi-tour. Les tirailleurs les poursuivent.
« La mimique des tirailleurs pendant leur poursuite, leurs contorsions comiques, leur entrain endiablé, déchaînent nos fous rires...
<( Mais une deuxième vague allemande vient prendre la place des fuyards : c'est au tour des tirailleurs de reculer.
(( Recul de courte durée car bientôt encouragés par leurs officiers, les tirailleurs se lancent en avant de nouveau.
« A trois reprises, le même mouvement alternatif se reproduira, chaque flux et reflux laissant sur la neige un contingent nouveau de cadavres.
« Le 85* prolonge la ligne à notre gauche. Le colonel Theuriet qui le commando vient de notre côté, sans doute pour dominer le champ de bataille. Il tient une canne à la main et fume un cigare.
« Tout à coup un de ses éléments, non loin de nous, faiblit. Le colonel fronce les sourcils puis s'élance. Sa canne à la main son cigare à la bouche, il s'avance à découvert, au milieu des balles qui claquent de tous côtés.
Il n'a pas fait cent mètres qu'il tombe, blessé mortellement, mais le résultat qu'il cherchait en sacrifiant sa vie est obtenu :
ses hommes, électrisés, ont repris l'avantage.
« Le médecin-major de la Soudière se précipite au secours de son chef. Son brassard est tombé mais il n'en a cure.
« Il s'agenouille, le dos tourné à l'ennemi, faisant ainsi à son chef un rempart de son corps. Il ouvre sa trousse...
« Une même balle, tirée presque à bout
portant, fait du colonel et de lui deux cadavres.
« Enfin la nuit vient. Peu à peu l'artillerie s'apaise.
« A 7 heures du matin, le lendemain, nous sommes relevés par un bataillon du 85* et nous allons nous placer en réserve de la brigade, au ravin de Bras, non loin de l'ouvrage de Thiaumônt.
« A peine sommes-nous arrivés, les avions boches nous repèrent et les obus commencent de pleuvoir sur nous. L'averse ne s'arrêtera pas de toute la journée.
« Quand un obus tombe près de nous, nous nous précipitons un peu plus loin.
Mais un autre obus nous suit bientôt: nous changeons de place encore...
« Les explosions nous projettent contre terre. Nous piétinons dans nos courses des cadavres sans tête, des masses informes de chairs rouges...
« Enfin la nuit arrive et le bombardement s'apaise. Je parcours les taillis à la recherche des disparus.
« Des blessés gémissent. Le tumulte des détonations nous a empêchés d'entendre plus tôt leurs plaintes. Il y a un de ces
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malheureux que le souffle d'un 210 a projeté à deux mètres de hauteur et accroché aux branches d'un arbre : il respire encore...
** « Un autre blessé me supplie de l'achever d'un coup de revolver pour mettre un terme à ses souffrances...
« Un agent de liaison vient nous communiquer Tordre de rassemblement au ravin nord-ouest de Fleury.
" Nous allons partir mais des blessés oubliés dans le bois nous appellent. Il est plus de minuit quand nous pouvons enûn nous diriger vers le village. L'obscurité est si dense que nos yeux nous sont complètement inutiles. Nous marchons à la file indienne en nous tenant par la martingale de nos capotes. Nos pieds s'empêtrent dans les abatis d'arbres destinés à arrêter la marche de l'ennemi. Chutes, exclamations de colère, appels...
« Enfin, voici le village.
H La bataille de Douaumont est terminée pour nous. »
Ce que ne dit pas le brave Sainmont, c'est qu'il aurait pu s'éviter les dangers de oette bataille. Son capitaine, craignant
pour l'argent de la compagnie, lui avait donné Tordre de se porter en* arrière avec la précieuse sacoche. Mais Sainmont remit Targent au sergent- fourrier :
« — Mon Capitaine, dit-il, je ne puis pas abandonner mes hommes en des circonstances pareilles : c'est une question de propreté. »