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CHAPITRE IX

THIOMBOIS

Après deux jours passés aux casernes Marceau, nous sommes portés un peu plus en arrière des lignes afin de prendre un repos bien gagné.

Le régiment a tellement souffert qu'on a dû le fondre en deux bataillons...

Nous passons à travers un faubourg de Verdun, pressés par les obus boches qui, prévenus par leurs avions de notre séjour aux casernes, commencent la démolition systématique des bâtiments juste comme nous nous mettons en marche.

La nuit est profonde quand nous arrivons à Thiombois, mais le roulement des obus se cache derrière Thorizon, tellement assourdi qu'il faut pour le percevoir tendre Toreille ; cette sécurité précaire nous fait trouver délicieuses les ornières où. nous pataugeons et délicieux les cantonnements oh sifflent les coulis.

Le lendemain j'entends l'appel des cloches. Je me rends à Téglise. Des femmes, des soldats, parmi lesquels je m'agenouille...

Mais qui donc prie là, devant moi, sî profondément recueilli? N'est-ce pas X?...

Alors, ils y viendront tous !

A la réflexion, cepend^int, mon étonnement disparaît.

Dieu se manifeste avec une telle évidence qu'il faut, pour empêcher sa lumière d'éclairer les âmes, l'écran de l'intérêt, de la passion, de l'orgueil. Or intérêt, passion, orgueil, ne peuvent se voir que dans un organisme en pleine santé ou qui s'imagine tel. Ne sentant pas de limites à sa force de vie, il se persuade obscurément que la mort ne le concerne en aucune manière. Ayant l'éternité de Dieu il s'en attribue les prérogatives. Le monde lui appartient. Il ne doit ae comptes qu'à luimême.

Mais la menace de la mort met à bas tout cet échafaudage pourri : il n'y a pas d'incroyants sur un champ de bataille.

Pourquoi donc, me demandera-t-on, tant de combattants s'obstinent-ils dans

leur indifférence ? Pourquoi ne remplissent-ils pas, aux jours de repos, les églises et les temples ?...

Pourquoi ? c'est qu'il existe bien des façons de croire — j'en parle par expérience — et sans doute plus d'un de mes camarades a-t-il fait dans les tranchées cette prière que, quelques années avant la guerre, persécuté par la Vérité, j'ai criée avec Maxence, du fond de mes préjugés, de ma science philosophique (oh 1 la pauvre science !) et de mon athéisme :

« Mon Dieu ! si tu existes, aie pitié de moi ! »

De la guerre, j'en aï la conviction intime, sortira la réconciliation de l'homme avec Dieu. J'en prends à témoin ce moribond dont l'aumônier de notre régiment, l'abbé Bedu, me racontait un jour l'histoire.

L'abbé Bedu arrive près d'un soldat, très gravement blessé. Le brancardier lui fait signe qu'il n'y a plus d'espoir.

Le blessé est connu pour ses sentiments hostiles à toute pratique religieuse. Sans grand espoir, l'aumônier l'exhorte. Il lui

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parle de rétemité, de son âme, de la nécessité de regretter ses fautes...

— Mais, nom de Dieu I interrompt le blessé, foutez-moi donc Tabsolution ; vous voyez bien que je vais crever !...

Ne trouvez-vous pas symbolique cet ac'uC de foi qui jaillit d'un blasphème ?...

Oui, de la guerre sortira la réconciliation de rhomme avec Dieu. Gela est la seule raison d'être que la guerre puisse se donner devant Tintelligence, la seule justification qu'elle puisse apporter de ses horreurs devant le tribimal de l'Etemel...

Mais qui donc ricane derrière ce pilier?

Et quelles paroles Méphisto me vient-il .murmurer à l'oreille ?...

Si vraiment je me laisse posséder par mon désir comme un enfant ; si cette guer-^ re n'est rien qu'une lutte de convoitises, un heurt de brutalités ; si tant de sacrifices doivent rester inutiles, et tant de souffrances et tant de larmes ; si l'homme doit — ô blasphème ] — se retrouver, après comme avant la bataille, pareil, avec ses yeux fermés du triple bandeau, son cœur pestilentiel et son groin au sol...

Alors, alors, ô mon Dieu, qu'attends-tu ?

Allons, fais signe à tes anges et que gonnent aux quatre coins du ciel les troinpettes du jugement dernier.

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