‹ Ceux de VerdunChapitre 54 sur 58 · SIXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

SIXIÈME PARTIE

LA WOEVRE SANGLANTE

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Nos aventures à Verîiun ne sont pas épuisées par les récits qui précèdent : elles commencent à peine.

Entrés, dès les dernier jours de février, dans la fournaise, nous nous sommes brûlés à sa flamme tout un printemps interminable et tout un interminable été.

Le titre de soldats de Verdun, nous le mettons, sur la longue liste de nos principautés et de nos baronnies, à nous combattants de Lorraine et d'Apremont, le premier en tête.

Quand nous sommes partis de Verdun, pas un pouce du terrain dont nous avions reçu la garde n*était souillé par un ennemi qui ne fût un cadavre...

Ces collines sanglantes, ces plaines tumultueuses, sont notre patrie, et nous ne nous sommes décidés à les quitter qu'au jour où épuisées de leur long effort, elles se sont endormies dans leur lassitude.

Les convulsions qui parfois les secouent encore, ce sont les cauchemars d'un sommeil agité par la fièvre.

Cette bataille de six mois passés, j'au-

rais voulu tout au loner la revivre. Peutêtre le ferai- je un jour, s'il plaît à Dieu. Mais aujourd'hui que de nouveaux combats nous font signe, alors que dans quinze jours, huit jours peut-être, je. ne serai plus sur le champ de la bataille prochaine qu'un cadavre épars parmi d'autres cadavres, je veux avant de clore ce livre, jeter sur l'immense arène un regard circulaire.

Un court repos à l'arrière, en sortant de Douaumont, le temps de combler les vides par des troupes fraîches, puis ce fut la station dans les villages ruinés de la Voëvre, à ces frontières indécises que le flot montant disputait aux falaises.

Le jour, vie de chauves-souris et de hiboux au fond des caves aveugles et grelottantes. Les plus favorisés éclairaient leuis cavernes avec une bougie suspendue à la voûte ; les autres allumaient des fils téléphoniques, épaves des luttes récentes, recueillis parmi les décombres des maisons ou dans les fossés des chemins ; peu de lumière mais une épaisse fumée nauséabonde qui avait tôt fait de déposer sur les visages une couche de suie.

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Impossible de quitter les abris : la moindre imprudence, aussitôt signalée par les avions et les ballons captifs, valait au village un bombardement supplémentaire.

A qui, parfois, devait, pour porter des ordres ou en solliciter, sortir de sa cave, il fallait, avant de se glisser parmi les pierres comme une couleuvre, un apprentissage de quelques minutes afin d'habituer à la lumière trop vive du jour ses paupières clignotantes d'oiseau de nuit.

Les ténèbres tombées, le régiment s'éveillait. Tandis que près de nous — Verdun régnant — la plaine s'allumait de fusées multicolores, que lés collines s'incendiaient de l'éclair des canons, nos petits postes allaient se tapir à l'affût au coin des haies, nos patrouilles rampaient à la recherche des patrouilles adverses. De temps en temps, des fusils crépitaient, des grenades éclataient, im cri d'angoisse ou d'agonie déchirait la nuit, des shrapnels fusaient, cherchant les travailleurs dont le maillet s'affairait sur les piquets des réseaux sonores.

Tout le printemps nous le vécûmes ainsi, veillant et combattant la nuit, nous

reposant le jour. Dans la Voëvre abandonnée poussèrent les luzernes et les avoines folles ; aux jardins des villages les cerisiers et les mirabelliers se couvrirent de fleurs. Quand nous sortions de nos trous au crépuscule, nos cœurs de grognards sentimentaux, nos cœurs d'enfants, défaillaient aux parfums de l'Avril. Mais les fleurs, et les herbes, et les feuilles, étaient, dans la nuit, uniformément noires. C'était de l'ombre que nous caressions aux branches des saules avec nos mains amoureuses, de l'ombre que nous pressions à nos narines avec les poignées de violettes arrachées au hasard parmi les herbes ; de l'ombre que nous écrasions sous nos genoux et nos poitrines en poursuivant le Boche à travers les prés et les trèfles.

Ces jours sans lumière, ces fleurs artificielles, ce printemps sans oiseaux, toute cette nature décolorée et sépulcrale, c'était comme une femme la plus belle, la plus tendre, la plus violemment aimée, mais dont les yeux restent fermés, dont les lèvres refusent de s'ouvrir, dont le front s'éteint, dopt les jolies se dessèchent, dont

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les seins ne chantent plus comme des tourterelles, parce que, la plus belle, la plus tendre, la plus violemment aimée, vous voyez bien qu'elle est morte...

Puis ce fut les Eparges, limite extrême du secteur de Verdun, région du secteur où le canon de Verdun était le plus assourdi, où les fusées de Verdun se confondaient avec rhorizon, région la moins exposée aux fluctuations de la bataille, la plus tranquille, — la plus atroce.

Qui n'a pas souri des oripeaux du romantisme, de ses épouvantails à moineaux : horloges sonnant les douze coups de minuit et les éternisant ; châteaux moyannâgeux aux corridors cachés dans la muraille, aux trappes toujours prêtes à s'ouvrir ; personnages qui disparaissent soudain, victimes de quelque incantation magique ; revenants animés des passions des vivants et qui portent sous leurs suaires bien lavés de larges blessures d'où dégoutte un sang noir...

Tout ce romantisme échevelé, les Eparges le vivent.

Là Méphisto convoque au sabbat ses larves et ses gouges. Là triomphe et règne

la trinité sinistre : la Boue, l'Epouvante et la Mort.

La Boue.

La terre des Eparges n'a soif que de sang : l'eau, elle la méprise, elle la rejette. L'eau ne pouvant pénétrer à travers ses pores récalcitrants, elle se trouve à la moindre pluie couverte de boutons et Je pustules. La boue remplit les trous de crapouillot où les petits-postes montent la garde : imaginez la vie des sentinelles pendant les 24 heures de leurs veille, couchées sur une lèvre d'entonnoir, harcelées par les grenades et les torpilles, le cœur glacé par le froid de la boue dans laquelle elles s'enfoncent.

Laboueeffrayait àcepoint les hommes qu'à certains jours ils préféraient renoïQcer à leur unique repas plutôt que d'affronter la boue pendant le chemin qu'ils devaient parcourir au-devant des . cuisiniers !

La boue des Eparges colle aux mains comme de la pois, s'attache aux capotes, se plaque aux armes, happe les semelles des souliers, engloutit tout ce qui tombe sur elle : outils, fusils, planches, cadavres

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et blessés. Il y a de ces légendes d'enlisement — des légendes ? — que je ne vous redirai pas pour ne pas faire grincer vos dents et craquer vos os. . .

L'Epouvante.

Les grenades qui déchirent, les obus qui éparpillent, les torpilles qui ensevelissent, cela n'est rien. Il y a les mines. La colline entière a été par les Boches percée de couloirs comme ime fourmilière. Et sans cesse se creusent des galeries nouvelles. La science et le dévouement de nos sapeurs sont impuissants : dans la guerre de mines qui a l'avance a tous les avantages.

Nous entendions au-dessous de nous les wagonnets rouler, le sol gronder aux explosions. Le chatouillemejnt dès pieds sur la terre qui tremble, me rappelait les légendes macabres où des cadavres s'en viennent tirer les vivants par les jambes pour les emmener avec eux dans la tombe.

Ce qui rend la guerre de mines effrayante, c'est le mystère dont s'enveloppe la catastrophe qui se prépare. A quel moment l'explosion se produira-telle ? Aujourd'hui ? demain ? aprèsdemain ? dans une heure pendant mon

repas ? ou dans dix heures lorsque je dormirai ? ou dans une seconde ?... Cette cigarette que je fume, pourrai-je Tachevers ? cette phrase que j'ai commencée la mènerai- je à terme ?...

Les heures passaient et les jours, et puis soudain, sans qu'on sût pourquoi tel jour avait été choisi, pourquoi telle heure, sans que rien dans Tattitude de l'ennemi eût permis de deviner son dessein, — la décharge effroyable faisait éclater la colline, projetait à des centaines de mëtres les cailloux, la terre, les esquilles et les morceaux de chair. La tourmente passée, on voyait, à la place des tranchées, des abris, des ouvrages, un entonnoir profond de dix mètres, large de cinquante. Les combattants, voisins des disparus, se précipitaient à l'occupation des lèvres, organisaient de nouveaux postes, de nouvelles tranchées, de nouveaux abris de fortune. ,

Et il ne restait plus qu'à courber le dos sous la menace en attendant l'explosion suivante.

La Mort.

Les Eparges sont saturées de cadavres.

Elles ont englouti d'abord les masses enne-

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mies massacrées par nos canons et nos baïonnettes à la prise de la colline ; puis tous les nôtres...

Les champs de croix des alentours ne sont là que pour Tillusion et nul ne dénombrera jamais les morts des Eparges privés de tombes.

Chaque coup de pic déterre un corps ; chaque obus qui tombe met à nu un squelette. Vous ramassez un soulier qui traîne en arrière d'une tranchée : il contient un pied qui achève de pourrir. Vous grattez un morceau d'étoffe qui sort d'un parapet :

cette étoffe est celle d'une capote encore habitée. Certaines tranchées, certains boyaux, ont dû être ouverts à travers des blocs de cadavres : il a fallu tailler dans ces blocs comme dans les rochers d'une carrière. Qui passe par l'ouvrage avant «on parachèvement marche sur des putréfactions, une odeur à vomissements le suffoque et des tibias sournois l'accrochent au passage.

Aux Eparges, • la mort est tellement mêlée à tous les battements des coeurs^ à toutes les respirations, à toutes les pensées qu'elle a perdu son caractère d'exception-

nel et d'étrange. Elle se fait familière avec chacun, elle plaisante, et je ne connais pas de symbole plus exact de son âme que cette vision d'un jour de pluie au cours d'un bombardement meurtrier : un crâne lisse et poli qui riait en haut d'un entonnoir, avec ses deux moustaches aux pointes conquérantes !

Tel est ce secteur des Eparges et j'en appelle à ceux de mes camarades qui ont passé par là pour attester que je n'ai déguisé en rien la vérité, hors pour voiler certaines parties de sa nudité misérable.

Et pourtant, — le croirez-vous ? — malgré la boue, malgré la faim, malgré la fièvre, malgré les mines et leurs menaces, j'ai entendu, — oh ! pas souvent, mais quel- . quefois, et cela je vous le jure, — j'ai entendu sur les Eparges, chanter et rire î O soldats de la grande guerre ! (1)

(1) Après les Eparges^ nous connûmes puis ....

puis

Mais là, nous cologons Paciualiié de trop près et ^ m'arrête.

CONCLUSIOl* 241

J'ai terminé :

Tout à V heure fai relu d'une traite ce Ivorey écrit de bric et de hroùy tel chapitré sur une banquette de tir y tel autre au fond d'une cagna dé première ïignCy tel autre dans un cantonnement d'alerte^ tous au milieu de la fièvrCy de l'angoisse^ parmi le ronflement des avions, l'éclatement des obus, la pétarade des balles...

J'ai terminé et je ne suis pas content de moi.

Mon œuvre m'apparaît anémique, rachitique, manchote et cul-de-jatte. Cette Marseillaise que j'avais rêvé d'écrire à ta gloire de mes compagnons d'armes, il lui manque la strophe principale, cet «Allons Enfants de la Patrie » qui explique et éclaire le reste de l'hymme, qui est à elle seule l'hymne tout entier.

Je n'ai pas dit, je n'ai pas pu dire ce que fut le soldat de Verdun, le simple, lé modeste, le boueua, le minable, le splen^ dide poilu.

Ce soldat qui dépasse les soldats de tou-

xy*

ï^5 Z^5 batailles comme VHimalaya défasse une taupinière, mais quelle folie à toi de f essayer à le dépeindre, à toi petit journaliste de quatre sous qui sais tout juste tracer sur ton cahier d'écolier des hâtons malhabiles !

Ah ! si Vadmiration suffisait pour forger un poète ! Si mes y eux pouvaient rendre ce qu'ils ont reçu ! Si mes oreilles pouvaient répéter ce qu'elles ont entendu ! Si mon cœur savait parler et si savaient parler mes larmes !...

Poilu, mon jeune frère ; poilu, mon frère aîné...

Les ancêtres qui d'en haut te contemplent se regardent Vun Vautre, honteux de leur gloire ; ceu^ qui ont des croix sur la poitrine les arrachent et les laissent à leurs pieds tomber. Tu marches environné d'étoiles ; qv/ind ton nom est prononcé, le monde entier se tait ; la terre paternelle tremble d'amour à ton passage. Et ^tu te grattes, car tu es plein de vermine.

A u repos, tu ne connais que les plaintes. La guerre te dégoûte, tes officiers sont des jean-f outre, et tu ne crains pas, à l'occasion, de blasphémer contre la Patrie.

JtL..

t/mÊÊÊt

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