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je me rendis compte que rien dans ma tenue ne me distinguait des toubibs affectés aux hôpitaux de l’arrière et pour lesquels j’avais déjà de la condescendance.
Il était temps, pensai-je alors, de saluer le commandant du bataillon ; il logeait au-dessus d’un quincaillier. Je frappai à la porte indiquée:
-- Entrez!
Un homme en culotte m’apparut; le torse moulé dans un chandail ; une grande moustache un peu grisonnante et très frisée barrait sa figure maigre. Mon allure était hésitante car aucun signe extérieur ne caractérisait un officier.
Je me présentais à tout hasard.
—- Vous voyez, docteur, j’allais me raser,, j’ai fait la grasse matinée car nous sommes rentrés tard dans la nuit des tranchées, nous ferons plus ample connaissance à la popote dont vous faites partie. Rendez-vous à onze heures et demie.
— Bien; mon commandant.
Ce n’est pas ainsi que je m’étais représenté un chef de corps d’une unité d’attaque; je n’avais décelé chez lui aucune morgue, aucune hauteur et je me sentais en confiance.
D autre part, la perspective de l’intimité avec
- EE REPOS
cet officier dont le renom m’était parvenu, me flattait. Le mot « état-major » exerce sur le civil — je reste malgré tout un civil costumé en militaire — une attirance mystérieuse. L’état-major est détenteur de secrets graves qui, pensais-je, font rejaillir sur ses commensaux une certaine considération.
La popote élisait domicile au premier étage d’une maison près de la caserne; arrivé en avance, "je trouvai une table fort bien servie.
Suivi des officiers, le commandant entra, se 4-évélant maintenant le brillant chef de corps de mes rêves. Son béret, posé un peu de côté, gardait une forme circulaire grâce à un artifice subtil et s’ovalisait autour d’une figure longue qui me sembla aristocratique. Je crus devoir retenir que ses artères temporales étaient saillantes et sinueuses afin de l’ausculter lorsque l’occasion s’en présenterait. Il gardait la main gauche dans la poche de sa culotte bleu chasseur et laissait voir un gilet muni de dix-huit petits boutons métalliques par l’entre-ouverture d’une vareuse noire ajustée. Sur les manches, quatre galons en V montaient du parement jusqu’au coude.
Toutes mes théories touchant l’invisibilité s’écroulaient et il me fallait venir sur le front pour voir des uniformes du temps de paix.
I,E REPOS
J étais un peu honteux de ma tenue bleu horizon et de mon képi revêtu d’un manchon.
On me présenta des camarades qui tous me semblèrent charmants. En tout cas ils étaient gais, alertes, optimistes et j’eus cette première sensation, bien des fois éprouvée depuis, qu’on est d’autant plus sûr du succès final qu’on est plus courageux. La confiance en la victoire est le reflet de la confiance en soi. Il est normal de rencontrer à l’intérieur des pessimistes parce que ce sont des échoués de la vie, des débiles, des malades ou des pusillanimes, éloignés du danger par leur faiblesse physique ou morale. Je me sentis heureux d’entrer dans ce milieu et rajeuni à l’idée de vivre comme jadis en salle de garde.
Le serveur rectifia la position et d’une voix forte annonça : Le commandant et messieurs les officiers de l’état-major sont servis.