‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 25 sur 49 · LE DÉPART POUR LA TRANCHÉE · texte numérisé non relu

LE DÉPART POUR LA TRANCHÉE

La popote de l’état-major recevait ce soirlà tous les officiers du bataillon. Le menu réglé avec tact par le capitaine d’O..., fut parfait. Au champagne, un cycliste de la brigade apporte un pli secret. Les conversations s’arrêtent, le commandant met tranquillement le pli dans sa poche et dit:

— C’est bien.

Il se lève, boit une gorgée de vin mousseux.

— Mes chers camarades, nous possédons parmi nous un certain nombre d’officiers qui n eurent jamais l’honneur d’aller au feu avec notre beau bataillon. Nous goûterons bientôt la joie de nous sentir côte à côte devant le danger. J’ai pleine confiance en vous tous:

vous saurez continuer les splendides traditions de notre unité. Nous partons demain!

On nous réserve une œuvre digne du bataillon. Te bois à la gloire du corps que je suis fier de commander !

I,A TRANCHÉE

Le reflet des tendances de chacun est dans ses yeux. Le capitaine M... a froncé le sourcil, comme lorsqu’il commande : « Garde à vous ! » Le capitaine d’O... a songé aux siens, le lieutenant P... et tous les jeunes sont joyeux. Le capitaine B... a reçu son troisième galon le matin en même temps qu’il est nommé au commandement des mitrailleurs de la brigade.

Mais il veut une dernière fois accompagner le bataillon et ses mitrailleurs dont il est l’âme. L’image de la mort n’a même pas effleuré le subconscient de tous ces ardents. Ils n’éprouvent qu’euphorie à l’idée de prouver que leurs galons d’officiers sont mérités.

Le lendemain, après une marche de douze kilomètres allègrement enlevée, le bataillon est disposé en carré à la caserne de G... Les camions automobiles se sont rangés à leur place; rembarquement commence. On s’empile, tous les hommes, réjouis et bruyants, donnent plutôt l’impression d’une énorme partie de chasse qui s’organise que d’une bataille qui se prépare. Les officiers recommandent le calme par principe, heureux au fond de la bonne humeur des hommes. Toutes les dix minutes un camion s’ébranle et chaque fois un chœur de voix, inégales et un peu éraillées, domine le ronflement du moteur. Au

I/A TRANCHÉ

dernier départ les fanfaristes sont mêlés aux combattants. Ils soufflent à pleins poumons dans leurs cuivres. Ces petits orchestres hétéroclites groupés au hasard ajoutent encore à la sensation de fête : c’est une cacophonie qui fait songer à la foire de Neuilly.* Et cependant cet hymne populaire reste grandiose car il est le chant ultime de tous ceux qui mourront demain..

Mais le trajet en camion est terminé et nous devons, pour atteindre les positions; faire un long parcours à pied.' En cette fin d’avril, les neiges de l’hiver occupent encore les cimes des Vosges. Le bataillon monte dans la nuit comme un ver interminable dont chaque anneau est un homme. Les chasseurs marchent courbés et dans les à-coups se cognent les uns contre les autres. A la traversée du col, en queue de colonne il faut courir pour ne pas perdre le contact. On trébuche dans des fils de fer, on tombe dans les trous d’obus; rarement on croise un chasseur épuisé, couché à terre, qui rejoindra comme il pourra. Un spectacle réconfortant nous est ménagé là:

nous croisons les solides casemates des artih leurs lourds ; a la vue des énormes canons qui jalonnent notre route, les hommes extériorisent une joie de bon augure.

ea tranchée

— Beaux joujoux... Tu as vu îe tas de munitions... Pourvu qu’ils ne tirent pas trop court !...

Puis c’est la descente en lacets dans une forêt de sapins. La nuit est si sombre que malgré les ordres, des lampes électriques donnent de petits éclairs. La peur du ravin est plus forte que la peur de l’ennemi pourtant assez proche. Déjà les fusées éclairantes des positions fu'lgurent par instants dans l’horizon noir. On refait connaissance avec le bruit, oublié depuis des semaines, des coups de fusil, des éclatements d’obus et de crapouillots. Les vieux guerriers s’amusent à déterminer à distance les calibres, et leurs évaluations sont d’autant moins discutables que nous sommes en dehors de la zone du tir. Nous marchons sur une route de plaimpied, des tranchées à fleur de terre doivent être évitées. Il s’en dégage une odeur spéciale de fauve dans une ménagerie màl tenue.

— Ça pue le boche !

Le fourrier de la section a réglé le cantonnement et fait reconnaître le poste de secours. Un médecin auxiliaire orné d’une peau de mouton est à l’entrée. La cagna médicale est une basse tanière dont le sol est gluant. Les médecins sont assoupis sur un bas flanc cou-

TA TRANCHÉE

vert d’une litière qui fut jadis de la paille. On les distingue mal à la lueur d’une petite lampe fumeuse.

— Mauvais secteur ! position instable ! notre attaque a progressé avec de grosses pertes. Il reste beaucoup de morts entre les lignes.

Nous sommes esquintés... Enfin, bonne chance !

Et la relève des combattants commence.

Il a fallu descendre le long des sentiers boueux qui semblent interminables. C’est maintenant une odeur de cadavres en décomposition qui prend à la gorge. Ea puanteur devient extrême tandis que nos chasseurs qui s’embourbent s’approchent des lignes. Les fantassins qu’on remplace ont grand hâte de quitter cet affreux cauchemar.

Ils remontent par escouades en se -livrant sans discrétion au bonheur d’être vivants :

Eh bien, mon pote! on a encore passé au travers!

(censuré)

— Et Lidoire?

— Il a le bon séton !

Notre esprit de corps nous incite à trouver nue nos camarades manquent un peu de tenue... Et, mon Dieu, il n’y a pas de mal à cela

si le moral de nos hommes doit en être amélioré.

La tranchée est simplement ébauchée, elle a moins d’une mètre de profondeur par endroits.

En un point même un roc immense la barre en travers et on est contraint de passer à découvert. Les abris sont plus que précaires.

— Nous avons tenu par la force du raisonnement, dit un officier en prenant congé.

La relève s’est terminée mais non sans bruit, et la fusillade s’allume, intense; soit pour prévenir une attaque de surprise, soit pour tirer parti du flottement de la relève peut-être connue, une forte reconnaissance ennemie s’avance résolument vers nos lignes presque sans fil de fer. Beaucoup de nos jeunes n’ont pas encore vu le feu et sont hésitants. Les Bavarois en profitent et renversent les sacs à terre de la tranchée qu’ils abordent. Plusieurs chasseurs sont enterrés vivants. La vague ennemie grossit et la situation devient sérieuse d’autant plus que notre ligne est interrompue. Le capitaine W... essaye de remonter le courant et de remettre dans l’axe les hommes qui ont fléchi et tiraillent au hasard. La section de réserve, sous le commandement énergique du lieutenant P...,

LA TRANCHÉ

est heureusement venue se placer face à l’agresseur.

— A mon commandement, feu de salve !

L’effet est prodigieux, car le tir, bien ajusté, sur la petite unité d’attaque a porté juste; les survivants se retirent en grande hâte. Nos positions peuvent commencer leur organisation dans un calme relatif.

Mais le travail doit être poursuivi avec une prudence extrême; les guetteurs allemands sont remarquablement précis et toute tête qui dépasse fait partir un coup de feu; les tranchées sont si proches (en un point elles ne sont distantes que de cinq, mètres) que les balles sont très meurtrières: elles pénètrent dans le malheureux crâne qui se montre, y tourbillonnent et sortent en laissant un grand trou rouge. Beaucoup de jeunes gens de la dernière classe sont venus combler les vides laissés dans les compagnies par les précédentes attaques. Les anciens ont beau les morigéner et même leur envoyer des taloches comme à des gosses, ils veulent regarder.

(censuré)

sans avoir pu comprendre que dans la guerre actuelle on ne voit rien.

Le capitaine B...- conférait avec son col-

LA TRANCHÉE

lègue de l’infanterie pour le choix de l’emplacement de mitrailleuses; ce dernier, très brave, avait gardé la position de fin de combat, flanquant insuffisamment les positions ennemies. Le tir d’artillerie avait certainement repéré la région et les obus y arrivaient en rafales. La capote de l’officier relevé fut largement déchirée par un éclat.

— C’est le coup de l’étrier! dit-il en s’en allant.

B..., très soucieux de sa grande réputation de mitrailleur, détaillait en connaisseur la ligne de tranchée ennemie, d’un petit abri bien placé au point de vue tactique, mais mal construit, lorsqu’un 210 éclata tout près, faisant voler les rondins du toit comme des fétus de paille. Un minuscule éclat toucha notre camarade à la région pariétale droite; il s’assit, étourdi par la déflagration. Son agent de liaison était sauf et l’aida à enlever son équipement. B... sembla revenir complètement à lui et lui dit :

— Je vais tout de même au poste de secours qui est à cent mètres d’ici, ce ne sera rien.

Et il partit, mais sa démarche devenait incertaine; lorsqu’il arriva il titubait comme un homme ivre et ne parlait plus. Son dernier

LA TRANCHÉS

geste compréhensible fut pour indiquer qu’il avait égaré sa jumelle. Il commença ensuite un accès convulsif à gestes lents comme s’il avait voulu écarter des objets imaginaires; de temps à autre on constatait un soubresaut brusque puis ses bras se remettaient à planer dans l’espace... L’agonie de notre pauvre ami avait commencé, il ne mourut que le lendemain dans le service chirurgical assez éloigné où il avait été transporté.

Notre rentrée en scène coûtait cher ; parmi les blessés on nous amena le lieutenant C..., touché à la tête, et le lieutenant de la F..., blessé pour la quatrième fois; son plus long séjour au feu n’excédait pas quinze jours en lignes ; on le transportait aujourd’hui, le pied droit en bien mauvais état, tout labouré par les éclats d’une bombe à main, le pied gauche était moins atteint. De la F... est un homme pour qui la guerre crée sa raison d’être.

—• Pensez-vous que mon pied droit soit fichu docteur ?

— Mais non, mon vieux ! ça s’arrangera.

— Vous dites cela...

—- Je le prouve... à gauche, vous ne souffrez que de lésions superficielles; à droite, vous présentez une fracture de deux métatar-

la tranchée

siens, mais pas de lésions artérielles ni nerveuses.

— Alors ça va bien. Vous permettez que je me débarrasse de mes petites provisions...

continuez, je vous en prie, à me panser.

Et il distribua, en souriant, à son ordonnance et aux brancardiers, boîtes de conserves, chocolat et gnole. Il faisait parfois une petite grimace mais sans interrompre son travail méthodique.

Lorsque tout fut proprement emmaillotté il me dit :

— A bientôt, j’espère, docteur, et merci, vous m’avez donné confiance... Dire que je dois encore quitter ma compagnie, faudra-t-il donc que je passe toute la campagne dans vos sacrés hôpitaux?...

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