VILLÉGIATURE SANS CONFORT
Un boyau où l’on descend par une dizaine de marches s’enfonce sous des couches de rondins protecteurs entre-croisés et des blocs granitiques rassurants ; il conduit au petit fortin, siège social du commandant de la compagnie.
Une chambre unique de deux mètres cinquante de côté sur un mètre quatre-vingts de haut abrite quatre officiers, dont les couchettes en fil de fer garnies de paille poussiéreuse se superposent, deux par deux, et se font face. Entre les travées, des planches mal assemblées, portées sur des piquets fichés dans la terre du sol, servent de table.
L’antre est si étroit que l’on s’assied sur le bord des couchettes inférieures, le corps penché pour éviter le choc fâcheux de la tête sur les couchettes supérieures.
La lumière solaire n’a nul moyen de péné-
IrfA TRANCHÉE
trer et une bougie se balance constamment au bout d’un fil de fer.
Un poêle, où brûle du bois humide, répand dans l’atmosphère une fumée âcre que l’ordonnance chasse périodiquement en ouvrant la porte, tandis que le brouillard glacial de cette fin d’hiver s’engouffre.
Le ravitaillement manquait de carton bitumé, si bien que les parois suintent constamment. Le plafond a été garni de toiles de tentes où l’eau s’accumule en grosses poches qu il faut vider toutes les heures faute de quoi des débordements se produisent inondant de douches malpropres les occupants.
Les pieds clabaudent dans une boue perpétuelle et glaciale qui détrempe les chaussures les plus imperméables.
Le rapide cuistot a beau faire diligence, il a mis une heure pour apporter depuis le train de combat le repas qui arrive froid et l’alcool solidifié faisant défaut on doit trouver sa pitance parmi la graisse figée ou enfumer le fricot sur le poêle.
En dehors des inspections à la tranchée, de la préparation des comptes rendus et des parties de cartes monotones, nos officiers pratiquent avec soin l’épouillage : les ablutions sont difficiles et les poux du corps pullulent;
LA TRANCHÉS
leur chatouillement devient agaçant et on a beau en tuer, écraser les lentes, s’enduire le corps d’alcool camphré, d’essence de lavande, se garnir de sachets imbibés de térébenthine, chaque visite décèle la présence de nouveaux parasites.
Une autre chasse devient nécessaire dans ce mauvais secteur : des cadavres de fantassins sont, depuis la dernière attaque, restés entre les deux lignes. Des corps d’Allemands ....... plus nombreux encore sont abandonnés. Tou-
^^^Ç 4 e S les nuits le service de santé s’acquitte de i n g rate > périlleuse et sans gloire, f ^jïïiiis relever entre les fils de fer et inhumer y JpA s de cen t cadavres représente un travail pé- * -nible et long;
y’^ÏE& 0 '’' ' (CENSURÉ)
viennent jusque
dans les abris et le réveil (censuré)
est une sensation macabre qu’Edgar Poe lui-même n’inventa pas.
L’odeur fade est écœurante et nauséeuse; parfois le capitaine va fumer sa pipe sur le seuil; entre les coups de vent qui arrivent chargés de la puanteur pestilentielle, l’air est plus respirable que dans la cagna.
TA TRANCHÉE
Il rentra ce soir-là d’un seul bond après une explosion, les traits décomposés, la barbe éclaboussée d’un magma brunâtre.
Il vomissait avec des efforts pénibles.
— Vous êtes blessé, mon capitaine?
— Ah ! les cochons, les salauds !
— Etendez-vous, nous allons vous déshabiller.
— Non! Non! trouvez-moi de l’eau, de l’eau de Cologne, du vin s’il n’y a pas autre chose pour me laver!
Lorsqu’il se fut nettoyé on n’aperçut pas de blessure.
— Ces répugnants individus tirent sur le cadavre bavarois qui est pourri à vingt mètres du poste d’écoute ; ils sont arrivés à l’atteindre et j’ai reçu tout un paquet de sa sale bidoche en pleine figure.