‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 27 sur 49 · IMPROVISATION OFFENSIVE · texte numérisé non relu

IMPROVISATION OFFENSIVE

Ainsi qu’en un théâtre lyrique où les instrumentistes disparaissent derrière la scène, à la tranchée, les exécutants (ils exécutent des boches) sont échelonnés derrière le parapet. Les tireurs d’élite penchent la tête sur leurs crosses de fusils, tels des virtuoses sur leur violon ; des contre-chants émouvants, pareils à ceux des violoncelles, sont lancés par les cordes tendues des frondes, des catapultes et. autres instruments qui projettent les bombes; les grenadiers se livrent rageusement à une variation excentrique qui domine la symphonie générale comme frappant follement sur des gongs. Les crapouillots règlent les temps, semblables à des contrebasses, tandis que les mitrailleurs glissent leurs bandes qui font penser à des flûtes de Pan.

Et le chef d’orchestre, un tout jeune capitaine, dirige avec fougue. Son intervention

ne se produit que pour obtenir des riforzando et des fortissimo :

— Sachons qui de nous ou du désagréable concurrent d’en face restera maître de faire du bruit à son gré et à son heure.

— Ils nous barbent, à la fin, avec leur musique allemande!

Point n’est question, aujourd’hui, d’une de ces manifestations dont le programme se règle méticuleusement à l’avance, minute par minute, dans de lointains états-majors, avec la collaboration des harmonies appuyées de mortiers ou de canons lourds. Ici tout est improvisation sur le thème qui s’impose: dominer le feu du boche qui devient encombrant; il faut le submerger, l’abrutir, le démoraliser et le contraindre à rester tranquille.

Chaque homme s’est assigné une tâche qui concourt à l’ensemble.

Les crapouillots sont tout à fait à notre gauche, et le caporal nègre qui les commande est heureux: il possède un gros tas de torpilles et il peut s’en servir jusqu’à épuisement. Il découvre ses dents éblouissantes dans un sourire épanoui. Il s’excite à mesure qu’il tire. On ne sert jamais ses pièces assez vite; il s’enivre parmi l’ouragan qu’il déchaîne; il

iA tranchée

suit avec volupté la trajectoire de ses instruments de mort, s’exalte à les entendre froisser l’air avec un bruit d’express qui passe, il se pâme aux cataclysmes qu’il prévoit, lorsque des déflagrations formidables pulvérisent le sol, volatilisent les rondins, écrabouillent les hommes...

Dans la région où l’ennemi est presque à portée de la main, la lutte à la grenade fait merveille. Actuellement nous dominons l’adversaire. et pareils aux lanceurs de poids de l’antiquité nos modernes athlètes amorcent leur engin et le projettent avec frénésie à la seconde voulue pour qu’il éclate en tombant;, les arrivées sont de plus en plus rares. On vit, ce jour-là, l’adjudant B... qui, au cantonnement, semble timide comme une jeune fille, ramasser une grenade boche et la réexpédier d’où elle venait.

C est ce qu on appelle un aller et retour.

Un segment de tranchée est en retrait et les tireurs au créneau s’v surpassent.

Monte sur la banquette de tir et négligeant

EA TRANCHÉE

la protection du périscope, un petit engagé de la classe 16 attend, à son créneau, le moment où il décèle un mouvement derrière le miniscule pertuis qui lui fait face et, son arme pointée sur chevalet, il laisse partir le coup.

Deux bras ont dépassé la tranchée adverse, battant l’air, et des cris qui rappellent ceux a un chien dont la patte est écrasée s’affaiblissent rapidement.

— Toi, mon cochon, tu ne travailleras plus pour la reproduction!

Il a lui-même camouflé l’orifice de son créneau et le croit à l’abri des regards indiscrets.

Cependant une balle vient s’écraser avec un claquement aigu sur le bouclier. Mais sa réponse est instantanée: nouveaux cris en face précédés de gestes comme ceux du commissaire rossé par Guignol et dont les bras seuls dépassent le cadre du théâtre.

— Tu n’as pas honte de crier comme ça!

Celui-là était plus gros que l’autre, c’est une belle pièce !

Et il réapprovisionne son arme.

Mais une balle vient de s’enfoncer dans le talus derrière le créneau.

De jeune homme porte la main à sa figure et la retire pleine de sang.

I/A 'TRANCHÉE

— J’en ai.

Il sort une petite glace de sa poche et se regarde.

La balle est entrée dans la joue droite et est ressortie devant l’oreille qu’elle a coupé en deux.

— Allons, je ne suis pas trop amoché, je tâcherai d’être soigné dans l’hôpital où ma mère est infirmière... A bientôt les copains ! je reviendrai... C’est égal, pour un beau duel, c’était un beau duel.

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