‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 28 sur 49 · UNE PATROUILLE · texte numérisé non relu

UNE PATROUILLE

— Adjudant C..., vous demanderez deux caporaux et dix chasseurs volontaires pour une patrouille.

— Bien, mon capitaine.

Toute occasion de révéler des qualités individuelles de courage, d’adresse, d’observation, est saisie d’autant plus rapidement qu’elle est plus rare à la tranchée. On passe des semaines et des mois dans un anonymat rigoureux où l’effort est absorbé par la collectivité, mais qu’il soit question de patrouille ou de reconnaissance dix volontaires pour un s’offriront.

D’ailleurs toujours les mêmes sollicitent ces expéditions périlleuses. Parmi des tendances psychologiques très différentes on note chez eux un caractère commun. Ce sont des aventureux toujours et des aventuriers rarement ; l’attirance pour les situations romanesques est plus forte que leur volonté. L’acte

L,A Tranchée;

dangereux, exceptionnel, exerce une sorte de fascination. La valeur morale n’a que peu de chose à faire en l’espèce et elle peut être très haute comme très médiocre; une qualité ré- 11 exe est essentielle: l’exagération de la faculté de jugement sous l’emprise du cataclysme imminent. Dans les grades élevés cette qualité fait les grands chefs, puisque leur inspiration est d’autant plus forte et agissante que la situation est plus critique. Or l’épreuve expérimentale seule peut donner la valeur d’un cerveau dans ces circonstances. Des écroulements lamentables furent constatés et des révélations splendides ont étonné l’armée.

J’estime que ce rapprochement du patrouilleur et du grand chef ne contient nulle irrévérence et qu’elle plaira à tous ceux qui trouvent l’eurythmie complète de leur pensée au moment où le commun des mortels préférerait être ailleurs et que — suivant l’expression imagée des poilus — les jambes sont en pâté de foie.

— Les deux caporaux et les dix hommes sont là, mon capitaine.

— Bien, faites-les entrer.

Le caporal L... a voulu en être, bien qu’il doive partir en permission demain matin.

TA TRANCHÉE

— Ça ne m’étonne pas de lui.

— Quels sont les ordres t

— Inspecter de la tranchée les moyens d’accès vers la ferme ruinée entre les deux lignes et, la nuit venue, se rendre compte si l’emplacement est occupé de façon transitoire ou permanente. Les guetteurs ont cru voir un mouvement en avant des lignes, je désire être fixé.

— Bien, mon capitaine.

L’homme de guerre mange quand il peut et dort quand il en a le temps, aussi le capitaine W..., qui se promettait bien d’aller suivre la nuit les évolutions de ses spécialistes, s’étendit sur sa couchette et se livra à un sommeil réparateur.

On respecte, sauf cas grave, les. rêves voluptueux des officiers et, ce soir-là, le dîner fût servi un peu tard; on était au dessert lorsque' l’agent de liaison de la compagnie vint communiquer la décision du commandant et les pièces journalières.

— Tiens! la petite opération prescrite est déjà terminée... j’aurais voulu voir cela...

Voilà un compte rendu bien fait.

— Le caporal A..., chef de patrouille, à M. le capitaine W..., commandant la 6 e compagnie.

« J’ai l’honneur de vous rendre compte que, suivant les ordres reçus, nous avons, le caporal L... et moi, vérifié en plein jour les voies d’accès à la ferme située entre les deux lignes. Malheureusement mon camarade B... passant le haut du corps au-dessus de la tranchée a été frappé d’une balle à la tête, arrivée pendant un moment de calme. M. le médecin auxiliaire B... a constaté le décès. J’ai, dès lors, pris la direction de la patrouille. Ayant quitté la tranchée à vingt heures quinze, nous avons pu parvenir sans inconvénient à la ferme brûlée; nous l’avons inspectée avec soin et rien ne permet de supposer qu’elle serve habituellement de petit poste. On n’y constate aucun aménagement pour le couchage, même provisoire. Cependant, j’ai relevé dans la neige, récemment tombée, des marques de pas venant des lignes allemandes et se dirigeant vers la maison.

« Ayant laissé sur place tous les chasseurs sauf B..., qui m’accompagnait, nous avons suivi les traces qui s’inscrivaient à terre, comme je l’ai indiqué dans le croquis joint. Au point marqué d’une croix nous avons ramassé la grenade à main que je vous adresse. I/absence de rouille permet de supposer qu’elle était récemment tombée. Poursuivant notre

LA TRANCHÉE

exploration jusqu’aux fils de fer, nous avons pu, sans encombre, découvrir l’amorce d’un boyau fraîchement commencé et, d’autre part, relever un nouveau cheminement plus passager s’éloignant de la position ennemie, un peu au nord de la voie précédente. L’ayant suivi, nous sommes parvenus à une source que des traces de pas réunissent à la ferme brûlée.

En y arrivant, après une fusée éclairante, nous avons été pris sous un feu assez violent de mitrailleuses. Voulant éviter les pertes inutiles, j’ai attendu que le tir fut calmé pour donner l’ordre de rentrer. Nous avons rejoint la compagnie à vingt et une heures trente.

« Conclusion: je suis tenté de croire que des corvées d’eau ont été faites par des nuits noires, mais que le projet d’organisation d’un petit poste dans la ferme brûlée est rendu vraisemblable par l’amorce du boyau. Une patrouille allemande a dû, tout dernièrement, explorer la région et la grenade est à l’appui de cette hypothèse. »

— Il est intelligent, ce garçon, conclut le capitaine W..., je le nommerai sous-officier à la première occasion. Et pour le caporal L..., a-t-on fait le nécessaire?

— Mon capitaine, nous en avons bien parlé avec le fourrier, mais vraiment nous ne sa-

i/A Tranchée

vons pas rédiger la lettre à la famille... Le caporal L... avait trois gosses qui l’attendront demain soir à la gare avec sa femme.

— C’est bon, j’aviserai. Vous pouvez disposer ! dit le capitaine d’un ton bourru pour masquer l’émotion qui le gagnait.

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