LA FAMILLE DUPHOT
— Tiens, me dit le médecin major J.-M., qui a servi dans l’infanterie, voici deux lettres que j’ai copiées, elles t’intéresseront.
Je commençai à lire.
« Aux armées, le 3 août 1915,
« Ma chère maman, mon cher papa,
« Votre petit Jacques a été tué hier! j’ai cent fois tourné, dans ma tête assommée par cet affreux malheur, comment vous le dire. Et puis je n’ai rien trouvé. Nous étions si heureux d’être ensemble au même bataillon et à la même compagnie, c’est un peu de notre chez nous que nous emportions à la tranchée. Je ne sais pas comment j’oserai revenir à la maison sans mon frère. Il me semble que je ne l’ai pas
EA TRANCHÉE
assez protégé, que j’aurais dû être tué à sa place, car il valait mieux que moi. Il est mort en héros, vous savez !
« Lorsqu’une balle l’atteignit au poumon pendant l’attaque, je courais à côté de lui.
J’ai voulu le transporter à l’abri; je me suis penché et je l’ai entendu me dire à voix basse : « Continue René, je t’en supplie, continue... il faut donner l’exemple. Si je n’en reviens pas, tu diras à papa et maman que je suis mort en pensant à eux, et maintenant serre-moi la main et adieu... » J’étais fou! je ne sais plus ce que j’ai fait ensuite.
«Je tâcherai de le venger et lorsque je serai revenu je vous aimerai pour lui et pour moi.
« Actuellement c’est vous surtout qui êtes à plaindre car vous avez tous vos jours pour regarder le trou noir qui s’est fait parmi nous, au lieu qu’ici j’ai encore mes camarades, et ce sont un peu mes frères, après ce malheur, tant ils l’ont senti avec moi.
« Jacques a été très pieusement enterré dans le petit cimetière, près du poste de secours.
(( C’ëst son dernier baiser que je vous envoie.
« René. »
L,A TRANCHÉE
lis
(( Paris, le 12 nov. 1915.
« Mon Pierre,
« Dans l’isolement où ton départ m’a laissée, ta lettre m’apporte une douce consolation. Tu as trouvé René en bonne santé, me dis-tu. Te secteur que vous occupez est relativement calme; mon inquiétude est un peu apaisée.
« Je vis beaucoup dans la pensée de notre aîné: il était si beau! Je le revois enfant avec ses boucles brunes, son rire mutin, ses câlineries de petit homme... puis plus tard, travailleur, studieux, autant notre ami confident que notre fils, je m’attarde dans sa chambre où ses objets familiers sont devenus autant de précieuses reliques,
« Et tu es parti, Pierre ! tu as voulu partir, t’engager à cinquante ans bientôt. Pourquoi donc es-tu resté si jeune que je n’ai pas eu le courage de te dire qu’il fallait rester. Pourquoi même ai-je ressenti quelque fierté à te voir en uniforme, alerte et décidé? Malgré nos grands enfants, notre amour a toujours vingt ans. Toutes les unions ardentes sont disloquées et la nôtre devait l’être...
« Seulement il ne faut pas me demander l’impossible... j’ai déjà perdu un fils et tu m’as
LA TRANCHÉS
promis en partant que tu veillerais sur René... tu tiendras ta promesse, Pierre, je t'en supplie, tu me le ramèneras pour que je puisse vieillir avec l’orgueil d’avoir aimé des héros, mais dont deux essayeront de me consoler de la mort du troisième.
« A toi et à notre petit René les tendresses et les affectueux baisers de ta
« Suzanné. »
— C’est une belle lettre de Française.
— Oui, répondit le docteur M..,, mais après quelle tristesse!
On me prévint un soir qu’une bombe à main venait de frapper René Duphot... Je connaissais un peu l’histoire de cette famille et j’aurais donné je ne sais quoi pour arriver à temps. Je courus de toutes mes forces sans m’inquiéter des bombes que l’ennemi lançait.
Le jeune homme était étendu à terre, avec un gros trou dans la tête. Le père, debout, immobile, muet, restait figé dans sa douleur.
Pour me donner une contenance, je commençai à faire un pansement du crâne, d’où s’écoulait du cerveau avec beaucoup de sang. Le malheureux gosse était manifestement mort, mais je n osais même pas lever les yeux pour regarder le père. Je travaillais machinale-
LA TRANCHÉE
ment. Te craignais qu’il ne devinât mon impuissance devant un cadavre. Alors il arriva une chose affreuse qui me serre à la gorge et me fait trembler lorsque j’y pense; je revois avec une précision hallucinante un éclair sur le parapet et l’effondrement de Duphot père, le cou déchiqueté par un éclat de bombe...
J’ai trouvé sur lui les lettres de René et de sa femme... pauvre femme.