‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 30 sur 49 · L’ORDONNANCE · texte numérisé non relu

L’ORDONNANCE

Le lieutenant B... revenait à la compagnie qu’il commandait, après blessure guérie, et son premier soin en arrivant à la tranchée fut de choisir son ordonnance.

La figure rouge brique avec de tombantes moustaches blondes et des yeux bleus d’acier, le lieutenant B... était bourru, presque brutal, mais aimait le troupier. De ses vingt ans de brousse il avait ramené pas mal de décorations, les fièvres paludéennes et une connaissance approfondie du soldat français.

Il le jugeait sur une attitude, sur un détail d’équipement, mais sa psychologie était sûre.

— Comment t’appelles-tu?

— Fraize, mon lieutenant.

— Veux-tu être mon ordonnance, face d’âne?

— Je veux bien, mon lieutenant.

La figure de l’homme s’illumina d’orgueil.

IA TRANCHÉE

Berrichon solide, matois et placide, ses discours étaient empreints d’un grand bon sens.

— G’est bien, tâche de marcher droit!

Dès lors le service de l’ordonnance commença ; il fit reculer les limites de l’impossible et le lieutenant B... disait comme à regret:

— Je crois que mes coloniaux ne pourraient pas lui faire la pige!

Face d’Ane, c’était désormais son nom de guerre, connaissait les goûts de son chef ; si le ravitaillement n’arrivait pour personne, la popote de la 5 e compagnie restait cependant abondamment fournie. Un soir, le lieutenant grelottait la fièvre:

— Va me chercher deux bouteilles de champagne !

Face d’Ane partit aussitôt de la tranchée et la nuit s’en alla à Commercy; quatre heures plus tard, il revenait rapportant les bouteilles thérapeutiques.

B... était toujours suivi de son ombre inséparable et qu’il fit une reconnaissance, une patrouille ou une attaque Face d’Ane apparaissait, prévenant ses désirs, toujours muni de la gnole réparatrice, de la tablette de chocolat indispensable ou des cartouches nécessaires.

LA TRANCHÉE

— Je veux te faire boire du pinard comme on n’en touche pas à l’ordinaire. Puis tu iras voir tes loupiots et tu me reprendras pour rentrer.

Mme B..., après les agapes du retour, tira le fidèle Face d’Ane à part.

— Il n’est pas trop imprudent au moins?

— C’est comme-ci, comme-ça.

— Il faut bien le soigner parce que, voyezvous, je n’ai que lui.

— Vous pouvez être tranquille... s’il se fait tuer, je le ramènerai.

La jeune femme eut à ce moment la brusque vision de son mari mort porté inerte sur les bras de son ordonnance...

Elle frissonna.

— Enfin, je suis plus tranquille, tout de même, de vous savoir auprès de lui.

Peu de temps après le colonel fit appeler B..., rentré de permission.

— Avez-vous un homme sur qui l’on puisse compter en toute occasion?

— Mon Dieu, mon colonel, j’en connais plusieurs, mais certainement Face d’Ane...

je veux dire Fraize est de ceux-là.

— C’est bien, vous me l'enverrez, je le prends comme agent de liaison...

B... était trop-militaire pour exprimer, de-

i*a tranchée

vant l’ordre d’un chef, une objection quelconque. *

— Bien, mon colonel!

Il appela son homme.

— Ça te dirait-il d’être cycliste du colonel

— Tout dépend, mon lieutenant., est-ce que je vous ai manqué?

— Mais non, (censuré) c’est de

1 avancement.

— Ah!

Il partit sans plus rien dire et commença son service.

Le grand chef eut bien vite apprécié la qualité de son nouvel agent de liaison, actif, rapide, ingénieux, impénétrable.

Il faisait partie du bureau, perdu dans l’ombre et paraissait à la minute utile. On discutait librement devant lui sans qu’il semblât entendre.

Un soir, à l’heure du courrier, le colonel dit à son officier adjoint:

— Ça y est, on me donne l’ordre d’attaquer demain matin, à 4 h. 15, le saillant est de la cote 227 qui s’enclave dans nos lignes. J’ai eu à c@ sujet une longue conversation avec le général.

(censuré)

ta tranchés

(censuré)

... Quelle est la compagnie qui doit marcher ?

— La 5 e du bataillon qui fait face à la position, mon colonel.

— Bien, c’est triste pour ce pauvre B...; enfin donnez l’ordre.

Les coups de main au lever du jour ont quelque chose de sinistre; les hommes cherchaient, dans la demi-obscurité, leur fourniment et s’équipaient avec le souci de ne point donner l’éveil.

— Qu’est-ce que tu viens faire ici? dit B...

à son ancien ordonnance qui entrait dans sa cagna.

— Je viens.

— Veux-tu bien me f... le camp. Le colonel a besoin de toi.

— Non, je veux rester.

— Et puis, après tout, je n’ai pas le temps de discuter, il faut que je voie mes artistes.

Et il partit.

Lorsque la minute angoissante fût arrivée, au moment de « sauter le barreau », B... sortit le premier, mais presque en même temps

LA TRANCHÉE

Face d’Ane, qui avait un fusil et le bidon de gnole, franchissait le parapet. i

L’affaire, qui semblait devoir être très dure, réussit merveilleusement, quelques hommes parvinrent à couper les fils de fer sans bruit et ce fut dans une tranchée où les guetteurs dormaient que tomba la compagnie B...

Les ennemis, surpris, n’avaient que l’alternative de se rendre ou d’être égorgés.

Une fois la position organisée Fraize retourna tranquillemenè\au poste du colonel.

— D’où viens-tu ?

— De là-bas.

— Comment, de là-bas? Tu n’avais rien à faire ailleurs qu’ici.

— Si, mon colonel.

— Qu est-ce que tu me racontes. Ce n’est pas pendant les attaques qu’il faut aller te promener.

— C’était plus fort que moi, mon colonel, j’ai voulu voir mon lieutenant avant qu’il parte.

— Eh bien, et depuis?

— Je l’ai accompagné.

— Il devait te renvoyer.

— Il l’a fait, mon colonel, mais je ne l’ai pas écouté... J’avais promis à sa femme de ramener son corps s’il était tué.

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