LE CAVEAU A LA TRANCHÉE
— Albagnac, chante-nous. U inapte!
La curiosité m’arrêta et j’entendis une voix un peu éraillée mais drôle qui entonnait sur lair populaire du Pendu, des couplets dont l’un resté dans ma mémoire.
Malgré tout nous rendons service Car 'les jeun’s comme les vieux soldats Nous les m’nons faire l’exercice Tranchées, marches à tour de bras.
Quand dans T train pour partir en guerre Ces brav’s enton’nt « 1’ chant du départ »
Tragiqu’s nous montrons la frontière Puis... nous revenons faire un billard (i).
Après chaque couplet des clameurs., des applaudissements retentissent. Il fait nuit noire dans la tranchée où je circule; une fine raie lumineuse marque un trait dans l’obscurité le
(i) 'Extrait du Diable au Cor.
hA TRANCHÉS
long de la toile de tente fermant l’abri souterrain d’où partent des cris joyeux. Sur une table une bougie est fixée, point éblouissant dans la nuit; le courant d’air fait couler beaucoup de cire formant comme de petites stalactites. Peu à peu l’œil s’habitue à la lumière et distingue dans l’ombre les hommes couchés parmi la paille un peu sale et les équipements accrochés au mur. Debout a côté de la table, bien que de taille peu élevée, le chanteur touche aux rondins du toit. C’est un méridional dont la figure maigre ne laisse voir que deux yeux très mobiles qui paraissent noirs et une bouche largement fendue, pour pouvoir mieux rire, semble-t-il. L’artiste est exubérant, comme mû par une série de ressorts discordants, et son interprétation, d’un genre jadis célèbre à Montmartre, sort de la tradition fatiguée de nos humoristes neurasthéniques. Mais l’effet produit sur le public est énorme. La joie des hommes est homérique.
— Attention, voilà le crapouillot qui tire !
— Collez-vous tous au fond de l’abri, ne restez pas à la porte, crie le sergent invisible.
— Evitons l’accident d’hier, où deux camarades ont été tués par des éclats.
L’intermède est tragique : on sait que la réponse du 130 allemand est immédiate et que
ta tranchée
chaque crapouillot envoyé par nous représente trois ou quatre gros percutants sur la tranchée parfaitement repérée. Tous les hommes se serrent les uns contre les autres le long de la paroi antérieure de l’abri. Ils se serrent avec une sorte de ferveur ardente comme pour conjurer le danger imminent; ils se serrent comme lorsqu’on a froid... comme lorsqu’on a peur.
Le sifflement prévu se produit, presque aussitôt suivi d’une détonation formidable.
— Trop à gauche! ne peut s’empêcher de dire un homme à l’esprit précis..
— Ça tombe sur le blockhaus n° 4.
Quelques pierres arrivent avec un grand fracas et roulent de la tranchée dans l’abri.
La rafale est passée, il n’y a pas de casse pour cette fois.
On a beau dire, ils ne tirent*pas si mal que cela !
-Albagnac! chante nous: Ils n’ont plus de munitions.
L’mfatigable comique aussitôt en place déère au désir exprimé et fait entendre cette œuvre bien de circonstance.
Triboulet est devenu immortel pouf avoir su dérider le front soucieux de son roi. Qui
LA TRANCHÉE
chantera ces gouailleurs épiques nés par centaines pour distraire notre beau peuple de France et l’empêcher de songer que ses rangs se resserrent Le dispensateur du rire bienfaisant, s’il abandonne le tréteau où l’ont élevé ses camarades, va leur donner l’exemple de l’entrain et sa verve est intarissable même lorsque, pendant des heures, il lance des bombes sur l’ennemi en les accompagnant d’imprécations comiques.
L’amuseur attitré des compagnies est plus qu’une grande utilité : il est nécessaire, symbolique. Il représente la réaction après la dépression, l’explosion de gaieté après l’angoisse, l’éclat de rire où se résout la terreur ; il ravive le moral que la répétition du danger finit par effriter si on laisse l’oppression obsédante se développer, il est le réveil qui secoue le cauchemar, il est la joie de vivre qui dissipe vite l’ombre de la mort qui passe.