‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 32 sur 49 · L’ENGAGÉ VOLONTAIRE · texte numérisé non relu

L’ENGAGÉ VOLONTAIRE

Beaucoup appartiennent aux départements envahis ou de frontière. Les élans de joli patriotisme chez des enfants se sont rencontrés dans la France entière, mais les angoisses de l’invasion, la destruction du foyer, les tristesses de l’exode ont créé un type; il vaut d’être dégagé.

Le père du caporal M.„, minotier à Pont-à- Mousson, a dû, après une faillite, chercher du travail chez autrui comme meunier. Il est mort du tétanos à vingt-neuf ans. Il a laissé sa femme avec quatre fils et une fille. L’existence n’a pas toujours été facile mais on a pu vivre et lorsque la guerre a éclaté l’aîné appartenait à la réserve et partit aussitôt. Le second était sous-officier de carrière; il restait à la maison deux fils de vingt et dix-sept ans et une fille de vingt et un ans.

Pont-à-Mousson souffrit beaucoup mais ne

IvA TRANCHÉS

fut pas évacué. Presque tous les jeunes gens de dix-sept à vingt ans obtenaient de leur famille l’autorisation écrite de s’engager. On prévoyait la dispersion possible et ceux qui vivaient sous la menace ne voulaient pas que l’absence d’une formalité pût priver la France, si besoin était, d’un seul fusil. Le troisième fils, celui de la classe 1914, s’engageait aussitôt.

Le 5 septembre, après un violent bombardement, Pont-à-Mousson fut occupé par l’ennemi. Cinq cents hommes ou jeunes gens en état de porter les armes purent échapper à l’occupation. Beaucoup de ceux qui fuyaient sur la route furent tués par l’artillerie allemande qui tira sur eux. D’autres arrivèrent à gagner les bois. Le plus jeune des fils M...

était parmi ceux-là. Il fit partie d’un convoi de réfugiés envoyés dans le Midi, tandis que sa mère et sa sœur n’avaient pas voulu abandonner la maison familiale.

Le frère aîné, qui servait au 26 e chasseurs, fut tué, le 6 septembre 1914, à Etain. Le benjamin en apprenant ce deuil chercha à revenir chez lui : il s’évada et parvint après maintes tribulations à Nancy. Il apprend qu’il ne peut gagner Pont-à-Mousson; il trouve du travail comme comptable. Peu après, le deuxième

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frère, sous-officier, est porté disparu, sa mort et considérée comme certaine.

Le jeune M..., sans nouvelles de sa mère et de sa sœur, parvient alors à s’engager au 24 e bataillon de. chasseurs alpins, et part pour Villefranche-sur-Mer. Son frère de vingt ans qui, avec le 146 e d’infanterie, se battait à Notre-Dame-de-Lorette, est tué le 13 mai 1915.

Parmi un renfort de la classe 1915 nous voyons arriver ce grand garçon blond et fluet; son regard est clair et froid, il a la figure d’un enfant de seize ans mais la décision d’un homme fait. Il est bientôt nommé caporal, prend part à une attaque le 20 juillet et est cité à l’ordre de la division. Quelques jours après il reçoit une lettre calligraphiée de la mairie de Pont-à-Mousson : sa mère et sa sœur ont été tuées dans un bombardement de la ville, la maison où il est né est détruite.

A l’occasion d’une blessure légère il prend au poste de secours quelques jours de repos et me raconte son odyssée, sans une émotion apparente, militairement, avec seulement le souci de la précision dans les dates. Au moment où il parle de son engagement il dit en souriant: « Heureusement que j’avais en poche le consentement de ma mère parce

LA TRANCHÉE

qu’alors elle ne me l’aurait pas donné peutêtre. »

Il est entièrement absorbé par la vie militaire qui ne laissé aux événements les plus tragiques que la valeur de phénomènes chronologiques.

Qu’il est loin de certains âmes latines, douces et affectueuses! Il parle de la mort des siens sans en pleurer; comme si cela ne le touchait point ! pensera-t-on peut-être.

Certes, le caporal M... n’est pas un tendre, mais Horace, que nous a peint Corneille, avait peu de sentimentalisme.

— Permettez-moi de regagner la compagnie monsieur le major, dit-il quand 1 entretien est fini.

— Mais tu n’es pas guéri.

— Cela va bien mieux et la compagnie est relevée ce soir du repos, elle reprend ses emplacements à la tranchée et quand on arrive en retard toutes les bonnes cagnas sont occupées !

— C’est entendu. Mais, dis-moi, après la guerre, tu resteras dans l’armée?

— Ça dépend, monsieur le major, la vie civile a du bon aussi.

Ce jeune caporal n’a connu de la vie militaire qu’un entraînement intensif au dépôt,

EA TRANCHÉE

allant jusqu’au surmenage. 11 a subi cinq deuils en quelques mois; plus de la moitié des camarades montés avec lui sont restés dans l’attaque à laquelle 'il a pris part; il séjourne depuis lors dans la boue des tranchées, sous des rafales d’obus et cependant la vie militaire a du bon!... Il pense obtenir des galons mais il n’a pas envisagé le profit qu’il en pourrait tirer après la guerre, les longues flâneries sous le soleil de Nice, auréolé du prestige de sa jeune gloire. Pour lui, le métier militaire c’est la guerre et olu s tard on verra... la vie civile a du bon aussi.

Si la peur a jamais existé chez lui elle est refoulée tellement loin que toute sa personnalité est absorbée par le devoir. militaire. Le caporal M... est un héros.

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