LE PERMISSIONNAIRE
Tu te souviens du jour où ils ont bombardé le tunnel avec du 420? et où une dizaine de copains partant chez eux pour six jours furent zigouillés. Eh bien, en allant en perm, je ne m’en cache pas, j’avais la pétoche! Se faire descendre à l’attaque, au fond actuellement, c’est notre boulot, mais l’amochage idiot — tu sais si ça arrive souvent — lorsqu’on va revoir le patelin, la daronne, la môme, les moucherons, tout ce pour quoi on se taraude en somme, eh bien très peu pour moi.
Lorsque je me suis trouvé bien peinard, après la traversée de la zone où ces salauds-là envoient encore parfois leurs grosses machines, t’as pas idée comme je me sentais vivre: je respirais largement. Aux terribles toriaux qui ont l’air de turbiner au compte goutte pour l’aménagement des deuxièmes lignes,
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fai même offert un coup de la gnole que j’emportais pour le voyage. Un camion qui descendait à vide m’a pris; je me sentais tellement bath que les boniments de femme saoule de l’automobiliste ne m’ont pas fait | ressauter. A l’entendre, son truc est plus mo- i che que le nôtre... Je lui ai refilé de la gnole aussi à celui-là. U y a des jours ou il faut laisser flotter les rubans. ?
Les premiers civils rencontrés m ont fait un drôle d’effet; je voulais traiter memes les femmes d’embusquées ! A Gérardmer, en prenant un verre dans un café, j’ai trouvé un jeune type bien fringué qui consommait; || ciu’est-ce que je lui ai passé! ,
" T’as donc été fait avec du jus évente que tu n’es pas foutu de porter un flingue?
Il a remis sa boîte à cornes et s’est calete dare-dare.
On ne peut pas s’engueuler tout le temps et puis j’étais décidé à passer une bonne perm. Ça ne sert à rien au fond de vouloir empêcher les foireux de se tirer, il y en aura toujours, mais s’ils ont les foies blancs je eur défends bien d’être rigolos comme on est nous autres. Si je me sentais aussi dejete qu’eux j’aurai honte, je me ferai scionner tout de suite... Que veux-tu, c’est des mal foutus,
EA TRANCHÉE
des crevés, des rinçures de cuvette qu’ont germé par accident. Il n’y a qu’un malheur, c’est que la proportion de ces inachevés augmentera après la guerre.
Pendant que le train roulait à toute vapeur, je pensais à ma petite famille et je regardais tout le temps leur photo ; tu ne diras pas qu’ils ne sont pas bien fabriqués, mes gosses. Lors de ma blessure, tu te souviens, je n’ai pas voulu être évacué... j’ai crâné un peu, car quinze mois d’absence, c’est long tout de même. Depuis la guerre ma femme est allée turbiner à Bourges et dans la journée la vieille garde les mômes. Toute la smala était à la gare pour m’attendre. Ma petite dernière, venue pendant que j’étais aux tranchées, je ne la connaissais pas; eh bien, mon pote, elle aura du vice, faudra la marier de bonne heure. L’aîné, qui a six ans, est déjà un petit homme, il a fallu lui donner mon casque pour rentrer à la taule.
On a croisé un morveux de son âge dont le père est resté à l’intérieur, mon gosse lui disait en passant:
— Va donc, eh auxi!
Je me bidonnais.
Le deuxième a trois ans, il est mignon comme tout, il voulait que je le porte dans
L,A TRANCHÉS
mes bras; avec mes musettes pleines et tout mon barda, tu parles que j’étais empêtré, mais que veux-tu il jouait avec ma croix de guerre en disant:
— Papa soldat est le plus beau!
La bourgeoise est gentille, tu te souviens, elle m’a paru plus gironde qu’avant, elle se serrait contre moi et me zyeutait tout le temps...
— As-tu été sage, au moins?
— Oh! mon homme! tu sais bien que tous les autres sont des ballots à côté de toi. Il n y a que toi qui sache y faire.
J’ai jamais été jaloux, ça empoisonne la vie et si je suis cocu j’aime mieux ne pas le savoir, mais au fond je ne crois pas, quoi qu’il y ait beaucoup de chameaux parmi les femmes des mobilisés.
(censuré)
les aviateurs
font prime, les gonzesses pensent qu’ils sont plus mariolles que d’autres pour les monter au septième ciel. Malgré tout il y a de bonnes femmes qui s’esquintent le tempérament pour élever la marmaille et envoyer un peu de pèze au petit homme.
Dès qu’on a été dans la carrée, si tu avais vu ce qu’elle me bécotait. Des retours comme
LA TRANCHÉE
ça font oublier tout ce qu’il y a de dégueulasse par ici. La mère a emmené les lardons et est allée préparer le balthazar; ma foi, c’est bon pour les rupins de faire des économies sur la marmaille, si ça doit fournir pour la classe 1936 je m’en fous. Je suis toujours sûr que Guillaume n’est pas capable de se passer des fantaisies pareilles avec sa ■vieille.
Et puis quelle noce après. Joffre lui-même se serait régalé: s’il avait sa perm avec moi j’aurais voulu l’inviter, parce que le grand-père c’est un frangin. On a bouffé du gigot, du poulet et puis encore des tas d’affaires... Comme pinard, rien que du vin bouché et au dessert on a bu le champagne.
J e t’assure qu’on ne pensait plus à la guerre ! Au café je leur en ai poussé une de l’ancien temps, tu te souviens : « Qu’est-ce que ça fait, du moment qu’on rigole. »
Les jours d’après j’ai été voir les copains aux usines. Evidemment on changerait bien avec eux, mais, que veux-tu, on est dans le bâtiment et tant qu’on ne tournera pas des obus en pierre les ouvriers en fer font du meilleur turbin que des ravaleurs comme nous. Cette sacrée guerre ne durera pas toujours et j’ai idée que j’en reviendrai: je serai tout de
TA TRANCHÉE
même plus d’attaque pour jaspiner et clouer le bec à tous les bourreurs de crâne que si je m’étais embusqué à l’intérieur. Certains journalistes nous courent sur le système avec leurs chichis à la flanc. Tout le monde ne peut pas être au même endroit et ici on ressaute lorsqu’on manque de munitions pour fiche sur la gueule aux boches.
A l’usine, les officiers blessés dirigent le turbin et c’est pas des singes comme on avait dans le civil. Ils savent y faire, ils ont été ici pour leur peau comme nous autres et on a beau dire, le capiston qu’on retrouve on l’écoute; on se souvient qu’à l’attaque on se serait fait démolir pour lui éviter une écorchure.
Par exemple il y a les profiteurs de la guerre: des types sortis on ne sait d’où, des maquilleurs de brèmes dans les casinos, des mecs qui mettaient leurs gonzesses de la haute sur le tas; il y en a qui fournissent de tout et du reste aux armées en se sucrant à pleine tasse... Tout ça n’est pas fini et on verra plus tard. Chassons d’abord le boche.
(censuré)
quand j’entends dire qu’on ne peut pas leur
EA TRANCHÉE
imposer un petit pour les obliger
à revenir respirer l’air pur des tranchées, ça me fait suer!... Et je suis poli!
(censuré)
Là guerre aura fait plus pour la cause du populo que cinquante ans de pallas: j’ai entendu parler de métallurgistes qui gagnent jusqu’à un sigue par jour... y aura bon pour nous quand on s’y recollera.
T’as pas idée comme six jours ça passe vite et au départ je me voyais là depuis la veille, et cependant j’ai pensé souvent aux copains... je sentais même parfois la truquaille du front me prendre comme actuellement j’ai un peu le cafard de là-bas... Mais faut pas s’en faire: la bourgeoise m’a préparé un canard pour le retour, on va l’attaquer illico, c’en est toujours un que les Prussiens n’auront pas... en attendant qu’on bouffe les leurs. Car je leur c-n veux de plus en plus ! En traversant Pantruche je ne pouvais pas me représenter des officiers boches se baladant sur le boulevard. Et en revenant tandis que le grand frère me ramenait vers le front, ie voyais un tas de
LA TRANCHÉS
paysages qui défilaient derrière les carreaux. Etant gosse on n’a jamais eu le temps de voyager beaucoup et puis on est habitué à passer devant les mêmes maisons, les mêmes arbres, les mêmes champs sans regarder. A rester planqué quinze mois dans les tranchées on se retrouve tout neuf pour ouvrir les yeux et voir que notre pays est vraiment rupin, et moi qui ne suis qu’un pauvre bougre, je me disais en visant de beaux châteaux perdus dans les grands arbres: j’ai le droit d’admirer tout cela, c’est un peu à moi puisque j’abandonne les miens et que j’ai été blessé pour le défendre. Un peu de raisiné français ça vaut beaucoup de pognon.