‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 34 sur 49 · CHACAL · texte numérisé non relu

CHACAL

Une armée qui comprend toute la nation ne renferme pas exclusivement de petits saints et presque chaque compagnie possède un ou deux êtres de moralité douteuse.

Fils d’alcoolique, ivrogne invétéré dans le civil, Chacal a mené une existence décousue où le travail demeurait intermittent.

Les relations féminines constituèrent jadis pour lui une source de bénéfices, non qu’il fût bien séduisant mais parce que son anesthésie affective lui permettait de pressurer les femmes. Il ne représentait pas le* bandit méthodique pratiquant l’exploitation comme une carrière mais bien le souteneur médiocre, aux vues courtes, dominé par l’attirance de longues stations dans des bars interlopes, et trop instable pour se soumettre à un travail d’atelier.

Il subit plusieurs condamnations pour

LA TRANCHÉE

ivresse publique et rébellion aux agents, parfois aussi pour infraction à la police des chemins de fer : il voyageait toujours sans billet, par principe et par économie.

Un accès d’alcoolisme délirant lui fit fair« connaissance avec l’asile d’aliénés, mais ce fut un épisode heureux dans .sa vie] désormais il pouvait utilement jouer de la responsabilité atténuée.

Soldat détestable en temps de paix, on n’obtint jamais de lui un service régulier, son livret s’allongea d’un feuillet supplémentaire pour le détail des punitions de prison.

Arrivé au front, avec ses congénères, il obséda le service médical du corps de troupe: traînard incorrigible dans les marches, persistant à se présenter constamment à la visite si l’on est aux tranchées, sans que rien légitime son mauvais vouloir, il se refuse systématiquement à tout travail pénible. Il reste sale, paresseux et ivrogne.

C est un être néfaste et d’une influence dissolvante sur le milieu.

Etant très ivre, un jour, il exhalait sa fureur contre les gradés :

, . 011 m a mène le juteux, il faut que je

iui crève le ventre.

L’adjudant arriva soudain, le revolver

LA TRANCHÉE

braqué. Chacal déjà dégrisé par la vue de l’arme rectifia la position. Dans un coin de la tranchée, à l’abri des regards indiscrets, il reçut une maîtresse correction. Il conçut aussitôt pour le « le premier mec qui l’a mis dans le creux » un grand respect et une apparente affection.

— Avec cet homme-îà, vrai, j’irai où on voudra.

Et, dès le lendemain, il voulut donner une preuve certaine de ses bonnes dispositions :

— Je ne connais pas le secteur, faut que j’aille voir où sont les boches.

Sans écouter les cris des camarades: « Il est piqué... il est fin saoul... c’est bête de se faire amocher pour rien. » Chacal saute le parapet et se met en devoir d’inspecter les alentours.

Des créneaux, on le voit enjambant les fils de fer barbelés, contournant les chevaux de frise, tandis que les balles bourdonnent comme des guêpes en colère. Il progresse sans hâte, les mains dans les poches, le dos voûté, avec ce balancement du corps familier aux apaches.

Il existe, dit-on, un bon Dieu pour les ivrognes et, quand on vit rentrer la nouvelle gloire de la compagnie sans une égratignure,

ta tranchée

il fallut bien convenir qu’il avait été miraculeusement protégé.

Il rendit compte qu’en un point les défenses accessoires manquaient complètement et la nuit suivante il tint à poser lui-même les fils de fer déficiants.

Rien n’est plus en honneur que la bravade devant le danger et dès lors Chacal avait une place à part à la compagnie. Ses camarades eux-mêmes admettaient qu’il fût dispensé de corvées. Les gradés fermaient les yeux si d’aventure on s’apercevait d’une absence au retour de laquelle il rapportait, on ne savait d’où, des bouteilles d’alcool délicat et du tabac fin. Il se montrait d’ailleurs généreux.

Il acceptait volontiers de prendre la garde au créneau. Lors d’un bombardement terrible la tranchée fût nivelée. L’adjudant s’inquiéta de notre homme et on le retrouva couvert de terre, émergeant au milieu des décombres, sans avoir quitté son fusil... Du segment de tranchée encore intact l’adjudant cria : f

— Qu f est-ce que tu fais là-dedans ?

— Eh bien, je suis de garde, j’y reste.

— Es-tu blessé?

— Non, je ne me sens pas de raisiné.

— Alors, amène-toi.

— Penses-tu? Robert qui s’est planqué

1,A TRANCHÉE

dans le trou de renard à ma gauche doit être là-dessous; je vais le chercher.

Indifférent aux objurgations du sous-officier, il fouilla dans les décombres et parvint à déterrer une lamentable loque humaine qui ne respirait plus. Il la prit dans ses bras et, sans aucun égard pour le bombardement qui redoublait, traversa en trébuchant le terrain éboulé et déposa le cadavre de son camarade devant la cagna du sous-officier.

Dès lors Chacal était devenu le grand spécialiste de ces expéditions follement périlleuses.

Lorsqu’il reçut la médaille militaire tout le bataillon approuva : il avait ramené une dizaine d’hommes tués ou gravement blessés entre les lignes pendant des patrouilles.

Il semblait invulnérable ; cependant un soir, en sautant le parapet, un 77 percuta sur sa tête. Il retomba en arrière le crâne en bouillie.

(censuré)

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