VISION DE COMBAT
Le poste de commandement était construit dans la tranchée de la mitrailleuse; il suffisait de faire vingt pas pour atteindre les créneaux casematés et détailler l’ensemble des positions ennemies un peu en contre-bas.
Cette situation topographique splendide n’offrait qu’un inconvénient : le voisinage immédiat des crapouillots dont on suivait la trajectoire lente et qui attirait la grêle.
Notre chef, malgré les affectueuses remontrances du général, tenait à demeurer dans cet observatoire unique d’où l’on découvrait non seulement la ligne des tranchées dont il avait la garde, mais encore l’autre versant de la vallée dont les crêtes étaient disputées par la division voisine.
On savait qu’il devait se produire un « grand concert » en face. Le début s’annonçait pour 17 h. 15.
L,A TRANCHÉ
Tous nos créneaux se garnissaient d un public éclairé, grand destructeur de boches.
L’attaque française n avait pas été éventée et on constatait avec plaisir que le bombardement allemand ne précédait pas le nôtre.
Le tir de préparation commença; il se rythmait assez lentement pour qu’on distinguât l’éclair de l’éclatement et le nuage de fumée des gros projectiles avant de percevoir la détonation.
La lisière du bois constituait visiblement l’objectif situé presque à la crête du haut coteau qui nous coupait l’horizon. Les projectiles arrivaient maintenant plus nombreux et « plumaient » déjà les arbres; aucune com- ' paraison ne peut rendre plus exactement la sensation qu’on éprouve lorsqu’on assiste à un tir de concentration sur une région boisée.
Petit à petit le point visé prend à distance l’aspect d’un chaume où quelques épis seraient encore debout : ce sont les troncs décapités qui résistent.
Lorsqu’à quelque distance on assiste aux bombardements actuels où sur un espace de 500 mètres, pendant des heures arrivent des projectiles dè tous calibres suivant un rythme de cinq ou six à la seconde, on se demande comment il peut rester dans ce volcan en
i^a tranché^
ébullition un seul être vivant. Ce jour-là un heureux concours de circonstances favorisait ies nôtres, le travail de nos batteries semblait pius précis. Toutes nos montres réglées avec soin sur l’heure de la brigade étaient en mains et nous attendions avec anxiété la minute où suivant le programme réglé, le tir devait s’allonger. Cette minute marque le point culminant du drame, .puisqu’elle est celle où les fantassins encore vivants vont abandonner leur abri et s’avancer vers la tranchée à conquérir. Deux grosses inconnues subsistent toujours: les fils de fer barbelés sont-ils suffisamment hachés pour permettre la progression; l’ennemi est-il assez abruti par le bombardement pour ne pas trop réagir à l’aide de la mousqueterie et des mitrailleuses? Dans quelques secondes nos camarades vont franc ir le parapet et nous ajustons nos jumelles...
— Des braves petits gas!
Hardi, camarades ! bravo *
le “ïstintTrb^ “ frànis ” secoue lésassent I ' eur g° r g« se serre et leur voix . étranglé quand ils veulent crier leur foi à ceux qu, combattent. L’enthousiasme est td
Vf*™ ~ Cessent £ regardant au-dessus des créneaux se décou vrent en une attitude de respect et d’admira-
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tion haletante ; ils s’y connaissent et demain ils tiendront les grands premiers rôles.
Les petits chasseurs sont sortis en colonnes de sections échelonnées, dans un ordre parfait et avancent au pas gymnastique, le fusil armé de la baïonnette collé au corps. Chaoue groupe est visible une minute à peine et après une conversion réalisée comme à la manœuvre, disparaît dans un nuage de poussière au delà duquel notre artillerie opère un barrage serré.
On distingue nettement les feux d’infanterie ; le bruit de tambour métallique des mitrailleuses boches donne mal au cœur. C’est le stade amphibole de la bataille où le succès dépend du moral des troupes.
Cependant tout se calme, on n’entend plus par moment qu’un gros éclatement comme ces fusées attardées à la fin des feux d’artifice. Aucune fluctuation ne se produit. La volonté des nôtres s’impose au boche. Le résultat s’affirme: l’opération réussit et restera acquise malgré cinq contre-attaques durant la nuit.
— Etait-ce assez grandiose, me dit le commandant.
— Sublime.
— En pensant que nous avons pu assister de loin et sans danger à cette attaque superbe, j’ai presque un scrupule...
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A ce moment, une rafale de 77 arrive ; les projectiles frappaient dans le remblai solide de la tranchée; l’un d’eux cependant écrêta le parapet et tomba devant le poste du commandement. Un téléphoniste fut tué sur le coup et un autre s’effondra les jambes paralysées:
un éclat avait sectionné sa moelle au milieu de la région dorsale.
Le commandant vint au poste de secours serrer la main de ce garçon qu’on citait comme modèle depuis le début de la guerre.
— Eh bien, mon vieux, ce ne sera rien.
— Je sais bien que je suis foutu, mon commandant, mais je regrette de n’être pas tombé comme ceux de là-bas, aujourd’hui, pendant le combat.