‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 36 sur 49 · L’ANGLE MORT · texte numérisé non relu

L’ANGLE MORT

Le fameux angle mort a ' été déterminé avec soin et remplacement du train de combat judicieusement choisi.

Une rivière descend en petites cascades d'un joli lac, parmi les rocs immenses. Un des versants de la vallée masque les positions ennemies. Les sapins y sont suffisamment fournis pour éviter les regards indiscrets tombant au ciel.

Presque immédiatement quelque chose d’analogue à un village nègre ou un campement de romanichels est sorti de terre. Les cuisiniers ont installé leurs usines culinaires pour les compagnies. Les muletiers ont aménagé de longs abris pour leurs bêtes admirables. Le chef artificier s’est construit une véritable petite villa en carton bitumé où il donne l’hospitalité au fourrier de la mitrailleuse. Les brancardiers ont fait germer des

i/A Tranché^

bicoques originales d’où se répandront le soir des flots d’harmonie.

f ^ out ce petit monde grouille, s’agite, s’ébroue, travaille. Les cuisiniers, dés quatre heures du matin, commencent à préparer le jus. Les actes de la journée se jouent : les malades arrivent des compagnies, puis c’est 1 heure de la soupe ; les corvées de mulet se succèdent sans interruption; le courrier est distribué, le repas du soir semble meilleur lorsqu’il a été précédé d une lettre du pays. Tard, dans la nuit, on entend le caporal d’ordmaire qui procède bruyamment aux distributions pour le lendemain.

^ Une source à flanc de coteau a été captée et deverse en permanence, par un tuyau découvert on ne sait où, l’eau nécessaire à l’abreuvoir et aux ablutions de chacun.

Ce matin-là, de ma fenêtre — une vraie

parmrie aVeC ' deS ^ arreaUX ’ trouvée intacte

parmi les ruines d’un village conquis — ie

îuUsria 68 f f SeUrS nus la cein-

TA TRANCHÉE

Près de l’abreuvoir le muletier Cabassol lavait son linge. Il fredonnait une chanson provençale et pensait à son mas de Fontvieille près d’Arles.

Pourquoi faut-il que des artilleurs aient eu l’idée fâcheuse de porter près de notre cité bucolique leurs bruyantes pénates. La proximité des 65 est encore acceptable, mais les 120 longs sont irritants. Ils abusent de la permission qu’on a durant la guerre d’incommoder les voisins. Et nous, modestes serviteurs des combattants, nous ne demandons qu’à vivre bourgeoisement.

Un ronronnement fâcheux fait lever les yeux. Aucun doute n’est possible: c’est un boche qui nous survole. Il met une insistance de mauvais goût à planer au-dessus de notre camp. Mais après tout nous sommes bien tranquilles, même s’il nous repère nous ne craignons rien: nous sommes dans un angle mort.

L’aéroplane fait quelques arabesques cabalistiques et disparaît.

Un sifflement caractéristique et un éclatement...

— Mais c’est une arrivée...

— Où cela tombe-t-il?

— Ce sont les artilleurs qui prennent.

I,A TRANCHÉE

Il faut bien qu’il y en ait pour tout le monde.

Et chacun de continuer sa tâche tandis que le tir, d’ailleurs mal réglé, se poursuit sur les pièces qui sont à une centaine de mètres de nous dans la vallée.

— Mais on dirait qu’ils font du tir plongeant !

En effet la fin de la trajectoire peut être perçue et il est très net qu’elle se rapproche de la verticale. Notre pauvre angle mort est bien malade.

L’artilleur boche arrose une zone ne sachant pas bien où sont ses collègues de chez nous.

— Ces veaux-là en ratant les artiflots pourraient bien nous passer la pilule !

Rien n est plus exact : un obtis vient de percuter sur l’une des pierres qui supporte 1 abreuvoir. C est miracle que personne ne soit blessé.

Comme une nuée de moineaux, cuisiniers, mitrailleurs, muletiers, s’égaillent sur les flancs du coteau, abandonnant la zone dangereuse. Personne n’a songé à creuser des abris. Dans un angle mort c’eût été ridicule.

Cependant Cabassol replace méthodiquement sa chemise pleine de savon dans le seau

LA TRANCHÉS

de toile qu’il a près de lui et s’éloigne avec dignité. Deux minutes plus tard il revient et commence à rincer son linge.

— Ce ne sera rien pour cette fois, affirme-t-il, tenant à légitimer son retour au lavoir.

Un deuxième obus éclate.

— Ils ont sali ma liquette! dit-il simplement en se retirant sans hâte.

Doué de suite dans les idées il a décidé de terminer son nettoyage avant la soupe et il reprend presque aussitôt ses travaux de propreté.

Un troisième obus éclate.

Cabassol lève les bras au ciel ; il range tout son matériel et en passant devant ma porte il me dit avec son délicieux accent provençal :

— Voyez-vous, monsieur le major, j’aime mieux m’en aller. Ça m’émotionne trop.

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