BERNARD AGENT DE LIAISON ET TÉLÉPHONISTE
Les deux modestes étoiles de bronze qui dominent sa croix de guerre me font revivre bien des souvenirs.
Les corps d’élite, déjà récompensés par des citations globales à l’armée, exigent pour le plus petit encouragement ce qui ailleurs vaudrait peut-être la médaille militaire. Mais ici ils sont trop qui incarnent le courage. Ab uno disce omnes.
Pendant une attaque nous cheminions dans le boyau où des hommes venaient d’être enterrés ; le bombardement était sévère et précis. Bernard dominant le bruit des éclatements me dit :
— Savez-vous, monsieur le major, que la
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région de Montpellier fournit actuellement les plus beaux chasselas?
— Non, mon vieux, je l’ignorais, ce n’est donc pas Fontainebleau?
— Les nôtres sont beaucoup plus savoureux.
Et nous étions arrivés auprès des blessés sans songer au danger.
Le plus touchant est que quelques mois après, Bernard, revenant de permission, me rapporta une grappe énorme de ce raisin merveilleux: il s’était souvenu!
Au cours de la. même attaque j’avais hâte de communiquer au commandant un renseignement que je pensais important. Le téléphone était coupé. Je griffonnai un compte rendu.
— Va vite et rapporte-moi la réponse.
Bernard rectifia la position en claquant les talons, salüa et partit en courant.
En un point du parcours il croise un officier tapi dans un trou de renard qui lui crie :
— Gare-toi un peu, tu arrives dans un endroit où le tir est infranchissable !
— On m’a dit que c’était pressé.
LA TRANCHÉE
Il était déjà loin et traversa le barrage comme une flèche.
On avait parlé, après la première attaque J du R..., de chasseurs restés blessés sur les glacis dominant les tranchées de fin de combat. Notre agent de liaison s’y rend en plein jour pour combiner l’évacuation à faire plus tard.
Sur les pentes, il voit plusieurs corps iner- | tes, il sort du boyau:
— Couche-toi, dit un des hommes étendus, c’est battu par les mitrailleuses!
Déjà le moulin à café entre en action. Aussitôt couché Bernard a mesuré le temps qui s’est écoulé entre l’instant où il est devenu visible et le déclanchement du tir. C’est très s court. Il peut, pense-t-il pourtant, arriver au groupe d’hommes à terre. Il fait un bond en avant et presque aussitôt les bandes sinistres recommencent à se dérouler. Les balles ï passent un peu haut puisqu’aucun des hommes couchés n’est atteint. Mais le tir peut | être rectifié et la prudence exige une décision : 4 immédiate.
— A mon commandement, crie Bernard sans se lever, que tous les hommes qui peuvent
I,A TRANCHÉE
marcher se portent d’un bond vers le boyau... en avant !
La plupart étaient valides mais figés par la peur; ils exécutent le mouvement. La mitrailleuse reprend monotone en fauchant.
Mais les hommes sont à l’abri.
J’avais reçu le matin un pli confidentiel annonçant une attaque allemande qui devait se produire vers midi avec préparation d’artillerie et gaz asphixiants; le grand jeu! j’avais disposé mes équipes pour l’évacuation rapide et je m’étais installé au téléphone.
A midi trente le bombardement ne dépassait pas l’intensit.é habituelle et nous pensions avoir été alertés pour rien, quand un sifflement et un éclatement presque synchrones nous mirent sur le qui-vive.
— Tiens ! c’est à nous qu’ils en veulent, où est-ce tombé?
— Dans le cours d’eau, à cinquante mètres à droite, me dit Bernard.
— Allol c’est le central?.,. Bien! Rendez compte que nous commençons à recevoir.
Allô! ne coupez pas... en voici un second plus court... en avant, c’est du 105 percutant, ça
la tranchée
a-t-il débuté chez vous?... non, allons tant mieux. Allô ! un troisième un peu en arrière, nous sommes cadrés. Ils tirent par deux actuellement; allô! allô... ne coupez pas, bon Dieu de bois! ça devient intéressant! notre baraque a été un peu écornée... vous m’entendez bien... il y a un tel boucan ici... Allô!... voilà ce sacré fil encore coupé... Dis-donc, Bernard !
Mais il n’était plus là.
Il revint deux minutes plus tard. C’était coupé à dix mètres de notre abri et pendant que les obus tombaient, de lui-même il était allé réparer.
Maintenant le poste de commandement appelait :
— Eh bien, comment cela va-t-il, chez vous?... ça s’arrange, dites-vous... ici le calme plat... si ça continue vous aurez seul les honneurs du communiqué à la brigade.
Je crus devoir faire une petite remontrance à mon téléphoniste qui s’était exposé inutilement:
— Tu aurais bien dû attendre cinq minutes que le boche se fût apaisé.
— Oui, mais le tir au lieu de se calmer pouvait s’accentuer, il faut toujours être prudent.
Cette nuit-là notre 120 long était fort désagréable, toutes les cinq minutes il ébranchait ls cime des arbres sous lesquels j’avais élu domicile. Ces envois étaient de nature à exciter l’ennemi.
Je fumais une cigarette en songeant qu’un décorateur obtiendrait avec les rais de lune jouant parmi les gros troncs de sapin, un bel effet et je maudissais les artilleurs qui gênaient ma rêverie tranquille.
Tout près de ma légère villa qu’Hippocrate voulut bien protéger, j’avais fait installer la cabane téléphonique où l’équipe de garde jouait aux cartes... Soudain l’éclair d’un éclatement m’éblouit et je fus comme assommé par un coup de tonnerre. -Te cottage du chef artificier avait beaucoup souffert.
Les chasseurs s’éparpillaient à moitié vêtus, abandonnant la protection insuffisante de cagnas construites sommairement.
Bernard dit à ses camarades :
— Allez vous mettre dans l’abri, je resterai seul.
Deuxième arrivée un peu plus courte. Décidément l’artilleur boche, s’il visait le 120 long, tirait bien mal.
I/A TRANCHÉE
— Eh ! eh ! ça devient mauvais...
A ce moment un nouvel obus éclate à l’angle du poste téléphonique. J’y courus, croyant trouver mon pauvre Bernard en miettes: il était assis par terre parmi une fumée noire et des débris de toutes sortes.
Par un phénomène que je ne chercherai pas à comprendre l’appareil était intact et le ■brave garçon, sans arriver à se dépêtrer des décombres où il était enfoui téléphonait.
Allô!... pardon de vous avoir dérangés:
je croyais que le fil était coupé.
Nous suivions, vers onze heures, une belle route encaissée entre deux versants, très sauvages, à notre droite serpentait une jolie rivière où les truites abondent. I/heure du déjeuner approchait et nous hâtions le pas en évoquant les derniers succès de la région.
Brusquement, à vingt-cinq mètres en l’air, point un gros nuage de fumée noire tandis qu un fracas épouvantabe déchire le calme de ce matin clair.
, ~ Couchez-vous, me crie Bernard déjà a terre. J
Un deuxième éclatement bien placé rend
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la situation délicate; la gerbe de shrapnells tombe derrière nous.
— Ce sont des 105 fusants, ils sont très méchants, tâchons de gagner le gros rocher ici près.
Corsque nous sommes relativement à l’abri d’autres fusants arrivent.
— Il fait très clair et l’observateur a dû repérer des corvées qui passent. Nous étions visés, je pense; qu’importe maintenant. Etre blessé, je l’admettrais encore, mais vous ne trouvez pas, monsieur le major, qu’on aurait du regret de mourir par ce beau soleil?