CAUCHEMAR VÉCU
Le boche tiraillait dru ce soir-là et j’ai horreur d’être réveillé la nuit. Je m’étais installé moi-même à l’appareil en prévision du coup de téléphone qui commande des équipes de brancardiers. Ee poêle du poste de secours ne fumait pas trop et bien garanti dans mes bottes de feutre je ne souffrais guère du vent glacial qui passait par les interstices des planches mai jointes.
( Eaugier, raconte-nous l’histoire de ta blessure.
Eaugier, actuellement altiste de talent et brancardier, comptait, au début, à la 4 e compagnie. C’était un garçon tranquille, l’air un peu vague à cause de deux gros yeux étonnés ; il excellait en l’art de provoquer le fou rire lorsque, coiffé d’un vieux chapeau haut de forme en accordéon, son long nez affublé de dunettes il débitait sur un ton d’homélie les
histoires les plus incohérentes où il se plaisait à figurer un vieux gentilhomme gâteux égaré, par un concours de circonstances funambulesques, parmi des soldats qu’il prenait pour des mercenaires de Condé, combattant aux environs de Munster. Il mélangeait des souvenirs historiques, empruntés aux chroniques de rCEil-de-Bœuf, à une réalité apparente tirée de notre séjour dans les Vosges, et agrémentait le tout d’une cocasserie d’invention qui souvent m’amusa.
J’attendais donc une histoire drôle.
Laugier enfonça son béret, cracha dans le poêle, but une gorgée de gnole et commença un récit tout différent de sa manière habituelle :
— C’était en septembre 1914, nous étions en Argonne, et le brave colonel Papillon-Bonneau avait reçu l’ordre de résister coûte que coûte pour couvrir la retraite du 15 e corps. Vous vous souvenez s’il connaissait la manœuvre. Il massa sur la lisière d’un bois, où nous nous trouvions, deux compagnies seulement et il prescrivit de tenir jusqu’à l’arrivée de nouveaux ordres. Il partit avec le gros de ses forces pour prendre du champ et s’aps’appuyer sur les 155 groupés plus en arrière.
TA TRANCHÉE
Mauvais travail pour nous; enfin, que lez-vous, pendant la guerre on ne passe pas tout son temps à rigoler.
Nous attendions l’ennemi de face et voilà que nos commençons à être canardés de côté sans rien voir. On essaie bien de faire brusquement une conversion mais ces cochons de boches étaient nombreux. Les officiers demeuraient très calmes et criaient: « Ne lâchez pas pied! Au commandement du chef de section: feu de salve, ajustez bien vos coups et surtout ne tirez pas trop haut. »
Malgré tout, il y avait beaucoup de casse et la compagnie était bientôt commandée par l’adjudant. Nous n’étions plus qu’une soixantaine. Un agent de liaison lui porta un ordre qu’il lut:
— Repliez vous en faisant face à l’ennemi et sans cesser de tirer.
Vous savez qu’ (censuré) on pouvait tout demander aux hommes et le mouvement fût exécuté avec tranquillité.
De temps en temps on entendait un claquement sec comme une chiquenaude sur une table et un camarade tombait, une balle dans le corps en disant :
« La belle piaule! » ou bien « la classe! »
ou encore « ma mère ! »
EA TRANCHÉE
Et il ne remuait plus.
Au deuxième bond en arrière je sentes comme un coup de fouet dans la cuisse et je me fichai par terre.
— Bon Dieu, j’en ai! j’essayai de me relever, car la perspective de rester en avant des copains n’avait rien d’attrayant. Mais je remarquai que ma cuisse se courbait par le milieu. Ça ne me faisait pas très mal mais je ne pouvais pas marcher. J’ai bien gueulé:
« Brancardiers, emmenez-moi ! » mais ees salauds-là étaient déjà loin...
Je me traînai contre un arbre pour m’abriter; je saignais abondamment, je me mis un garrot... j’avais soif et plus de gnole dans mon bidon.
Je n’attendis pas très longtemps car j’entendis des hurlements boches qui s’approchaient.
Actuellement c’est le tir des nôtres qui devenait désagréable car ils tapaient dans le tas... et quel tas, mes amis! Au bruit qu’ils faisaient ils devaient être au moins un régiment.
J’ai été jadis pris à Paris dans une charge de brigade centrale un jour de manifestation et collé derrière un réverbère, j’ai subi un sévère passage à tabac. A côté des boches
LA TRANCHÉS
c’était comme le souffle du zéphyr auprès du
mistral. . . -
Affalé contre mon arbre, je me taisais tout petit et comme entraînés par leur élan, ils ne pouvaient pas m’éventrer, ils m allongeaient de douloureux coups de pieds avec leurs bottes et m’assommaient avec leurs crosses. A la fin ils passaient moins vite et un gros sous-officier me secoua du pied, la baïonnette vers ma poitrine... Ma figure rescemblait à une vieille tomate trop mure qui a roulé dans la boue. Je demeurais comme une loque effondrée; il me crut mort et
s’éloigna. . ,
Je me disais: j’aimerais mieux quon me tue tout de suite que de souffrir ainsi. Le plus curieux est que je ne perdis pas connaissanceet que j’ai cent fois cru que le coup que je recevais était le dernier.
Lorsque l’ouragan fut passé j’avais horriblement soif et je me traînai pour chercher de l’eau... j’entendis crier et je crus trouver un copain ; j’arrivai péniblement vers le blessé... c’était un boche.
Je le trouvais si mal en point, ce boche, e nous étions si seuls tous les deux, que l idee de l’achever ne me vint pas. Je possédais un pansement individuel en bon état et je lui
LA TRANCHÉE
pansai la plus vilaine plaie, au poignet, je crois. Et puis je songeai: « Si les t>oches reviennent, ils ne pourront pas me dire que j’ai amoché un blessé. »
Nous sommes restés là deux jours avec mon boche, claquant la fièvre, mangeant des bouts d’écorce d’arbre, et buvant l’eau qui croupissait dans les trous d’obus.
Puis on entendit le 155 qui tonnait dur; et le même régiment boche qui avait chargé caletait plus vite qu’il n’était venu. Ils ont trouvé le moyen cependant de relever leur blessé en passant, et malgré cela un officier a tiré sur moi un coup de revolver; la balle est entrée dans l’arbre où je m’appuyai, juste au-dessus de ma tête.
C’est tout de même des sales types, car ils m’ont encore envoyé des coups de pied en vache pendant leur fuite. Après cela je ne sais plus bien... j’ai dû devenir un peu marteau car lorsque les copains du bataillon sont arrivés je criais :
— J’ai soigné un de vos boches, vous ne devez pas me tuer !
Je suis sorti de mon rêve quand j’ai compris qu’ils rigolaient.
Eh bien, vous direz ce que vous voudrez, je peux être tué tout à l’heure en allant chéris
LA TRANCHÉE
cher un blessé à la tranchée — voilà justement le téléphone qui appelle et c’est mon tour de marcher — de cela je m’en fous, nous sommes ici pour ça, mais endurer ce que j’ai souffert pendant ces jours-là je ne pourrais plus... je ne sais pas comment je ne suis pas resté dingo...