‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 39 sur 49 · FANFARES GLORIEUSES AVEC APPELS DE CLAIRON · texte numérisé non relu

FANFARES GLORIEUSES AVEC APPELS DE CLAIRON

L’activité trépidante de notre siècle causa grand dommage aux plaisirs de la conversation. La guerre a ravivé le charme de ce délassement délicat.

Vivant dans la nature, loin de l’influence dissolvante des sociétés, les hommes ont repris des tendances ancestrales et se sont adaptés sans peine à leur existence actuelle. Leurs causeries traduisent l’intérêt direct qu’ils prennent à toute la technique professionnelle de la guerre. L’utilisation du terrain, l’aménagement des boyaux et des tranchées, la construction d’abris, de galeries, de sapes sous roc, la trajectoire des obus, l’explosion de mines, le calibre et la force de pénétration des projectiles, les engins nouveaux, les crapouillots, les bombes, les gre-

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nades, les queues-de-rat, font l’objet de longues discussions.

Mais les récits de bataille, lors de la guerre de mouvement et le souvenir des actions d’éclat passionnent surtout.

A les entendre une espérance de gloire rajeunit tous les cœurs et le plus désabusé ira au danger avec l’ardeur d’un adolescent courant à un rendez-vous d’amour.

C’est aux environs de Dieuze, en Lorraine, commença C..., que nous reçûmes le baptême du feu; le soleil de cette première quinzaine d’août 1914 n’était pas accablant.

Partis avec le désir de nous battre, nous entendions déjà le canon qui semblait nous appeler. Notre compagnie tenait la queue de colonne et nous nous demandions si on arriverait à temps pour découdre du boche, qui fuyait, disait-on. Nous hâtions le pas et nous chantions.

Quelques obus tombaient de droite et de gauche, nous ne voyions rien devant nous, D’ailleurs les éclatements nous faisaient rire : personne n’était touché. Cependant le lieutenant N..., qui commandait la compagnie.

TA TRANCHÉE

donna l’ordre d’abandonner la route et d'avancer dans les champs d’avoine qui commençaient à mûrir.

— C’est malheureux de piétiner les récoltes, pensions-nous.

Nous progressions plus doucement et nous avions tout le loisir d’admirer les pommiers dont les branches pliaient sous le poids des fruits.

Un obus — je ne sais pas de quel calibre car nous n’étions pas fixés à ce moment-là — tomba en plein dans ma section. Cela fit du gâchis : deux morts et trois blessés. Ue lieutenant N... dit simplement:

—• Serrez! l’infirmier de compagnie s’occupera des blessés.

Ce premier obus de la campagne causant du dégât avait produit l’effet d’une averse tombant sur un bal champêtre... on restait coi.

Icard, vous savez bien, celui qui depuis a découvert le filon à l’infirmerie, eut alors «ne trouvaille : il se baissa, ramassa une douzaine de belles Calvilles que l’explosion avait fait tomber, et cria de sa voix éraillée qui fait rire :

— Oh! les copains, qui veut des pommes?

LA TRANCHÉE

— Vous souvenez-vous de notre arrivée à Ypres, reprit le sergent D... Quel pastis!

On ne s’y reconnaissait plus. Les biffins étaient mélangés aux chasseurs; les soldats belges habillés un peu comme des figurants d’opéra-comique dans leurs uniformes aux couleurs d’une glace panachée fraise et pistache qui aurait roulé dans la boue, avaient perdu tout contact avec leur commandement.

Le bombardement était terrible du côté de la cathédrale et cependant les civils restaient nombreux. Dans toutes les maisons on trouvait des femmes qui nous préparaient du café. Les enfants allaient en classe. Je me rappelle encore une vieille, courbée en deux, qui courait partout avec son bâton en criant pour dominer le bruit des obus:

— Où est le vétérinaire? Il faut que je le trouve, ma vache va vêler !

Un brave épicier, dont la maison était déjà plusieurs fois percée par l’artillerie, s’irritait c e la malpropreté des Allemands chassés plus que de leur goût pour la rapine. Sa boutique avait ete mise à sac et tout en balayant son jardin il se lamentait:

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— Ces salauds-là auraient bien pu ne pas laisser toutes ces boîtes à sardines par terre !

La nuit, nous étions cantonnés à l’asile d’aliénés; c'était infernal: les fous, excités par le bruit, hurlaient comme des damnés.

Un immense incendie s’était déclaré dans le quartier de l’hôtel de ville et éclairait de lueurs rouges le beffroi sur lequel le tir boche semblait s’acharner. Un obus le prit de côté et l’éventra. Il restait encore debout, lamentablement mutilé, branlant, penché comme un grand mât de navire.qui sombre. Un pompier d’Ypres traversant la nuit l’incendie escalada cette ruine fumante et, parvenu en haut, tout en haut, y planta un immense drapeau belge qui flottait aux premières lueurs du jour.

— Ce bon Belge aurait mérité d’être chasseur au bataillon de la garde, dit R..., mais nous avons aussi bien chez nous.

Deux épisodes où le lieutenant P... se révéla particulièrement beau guerrier, sont saillants dans ma mémoire.

Le 9 septembre 1914, le bataillon avait mission de couvrir la retraite d’une division. Ce rôle de troupes sacrifiées, nous l’avons joué

i,A Tranchée

souvent et rien n’en demeurera dans l’histoire. Nous attaquions pour donner le change.

P..., alors adjudant, avait ordre, lorsqu’il verrait fléchir le peloton combattant de sa compagnie, de se replier pour occuper des positions plus solides. Mais allez donc lui faire executer un recul sans avoir été engagé. Dès qu’il vit que le premier peloton se débandait sous un feu meurtrier, il se porta en avant.

Puis, commandant ses hommes comme s’il eût été à Villefranche, au lieu de rétrocéder vers des positions abritées, après chaque feu de salve, il accentuait un mouvement de con- \ ersion amenant 1 ennemi dans le rayon vulnerant des mitrailleuses du bataillon qui n’avaient pas pu entrer en action. Il fit coucher ses hommes et cria à son camarade:

« Tirez en fauchant. »

L^effet fut massif à cause de la surprise et c est maintenant la troupe boche qui se trouvait désorganisée, affolée. On avait, grâce à P..., le loisir de mettre un peu d’ordre dans notre bataillon très éprouvé.

Le 24 septembre 1914, la 4 0 compagnie, e pff a gée à fond contre des forces très supérieures en nombre, subit des pertes considérables qui désorganisaient l’unité. Au cours de cette affaire, l’adjudant P... fit preuve d’un

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rare courage et d’une fermeté remarquable.

Malgré un feu violent d’infanterie et de mitrailleuses qui couchait tous les hommes autour de lui, il ramena au feu des réservistes de classes anciennes arrivés récemment du dépôt, fortement impressionnés par lapreté du combat. Quoique blessé grièvement il resta au milieu de ses hommes les exhortant à continuer la lutte pour enrayer les progrès de l’ennemi. Il n’a été possible de trouver trace de l’adjudant P... que deux jours plus tard après une relève laborieuse.

De nouveau blessé en Belgique il est revenu avec sa main droite en griffe très douloureuse; s‘on entrain est pourtant inaltérable.

— Je voudrais, dit-il souvent, que la guerre contre les boches fût finie, pour pouvoir sans regret aller combattre au Maroc...

comme partie de plaisir !

Vous connaissez tous le caporal clairon R..., de la 6 e compagnie, c’est un type qui n’a pas peur malgré qu’il n’ait pas la croix de guerre.

Pendant les affaires de septembre 1914, la section du lieutenant D... fut très amochée.

Surprise par une compagnie boche, en un rien

iyA tranchée

de temps la moitié de l’effectif était par terre. On ne s affolait pas pourtant et on tenait tête, car les \\ urtembergeois tombaient comme au jeu de massacre. Mais chez nous il y avait beaucoup de casse aussi; le lieutenant et les chefs de demi-section étaient nettoyés. R...

restait seul gradé bientôt et il tiraillait terriblement. Quand il eut épuisé ses cartouches, je le vis en prendre de nouvelles sur un mort! Je ne sais pas comment il n était pas atteint. Sa stature de colosse offrait une cible splendide. Bientôt il fut seul debout devant une dizaine de boches; il entra dedans à la baïonnette, mais sa lame se cassa sur une plaque de ceinturon. Alors il attrapa son fusil par le canon et s’en servit comme d’une massue. Il assomma plusieurs assaillants et les autres, le croyant sans doute possédé du démon, s’enfuirent.

Malheureusement, lors des propositions, personne n était là pour dire ce qu’il avait fait.

Vous n’avez pas connu B... au début de la guerre; il était anarchiste.

Je l’ai souvent entendu me raconter ses

la tranchée

théories. Idéaliste de la bonté, il avait dépensé sa fortune à créer un mouvement en faveur de ses marottes et pensait que les hommes de tous les pays vivaient pour s’aimer.

Il ne mangeait jamais de viande, buvait de l’eau, se montrait serviable et bon camarade mais il refusait obstinément de tirer. Il marchait sous le feu, indifférent, perdu dans ses rêves bizarres.

Lors de la retraite de Charleroi, qui fût quelque chose de si triste qu’il vaut mieux n’y pas penser, B... dit un jour :

— Nous voici près de chez moi.

En traversant un patelin évacué il pénétra dans une maison en disant: « C’est là que je suis né. » Il sortit les yeux fixes.

Sergent, donnez-moi des cartouches î

L’ordre de tenir la lisière du village arriva et les sections abritées attendaient. Quelques obus tombaient par-ci par-là, mais le choc de 1 avant-garde allemande ne se produisait pas encore.

Il paraît que nous étions menacés d’être encercles et il fallut trouver des positions de repli plus en arrière,. Lorsqu’on dit à B... de rejoindre, il répondit simplement:

— Non, je reste.

— Mais tu es fou! allons viens! ,

RA TRANCHÉE

Tuez-moi si vous voulez, je reste, je ne

veux pas qu’ils entrent chez moi.

Il fallut l’emmener de force en le bousculant un peu. , ,

Depuis lors B... est devenu le plus terrible tueur de boches de sa compagnie, il fut cité à l’armée comme (censuré).

Lorsqu’après la guerre j’entendrai développer les belles utopies humanitaires dont notre camarade était un apôtre, je songerai a leur fragilité devant le spectacle du sol natal souillé, de la maison familiale violée par.

Y envahisseur et je verrai toujours ce doctrinaire de l’internationalisme passant brusquement de la révélation de la petite patrie au patriotisme intégral.

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