scène II
Les mêmes, La Fantaisie, somptueusement habillée des couleurs nationales sort d’une cagna qui semblait inhabitée.
La Fantaisie. — Cette erreur n’est plus et désormais je vis avec vous!
(Tous les chasseurs s’extasient en on entend les interjections suivantes. )
— Oh! la belle môme!
— Ce qu’elle est rupin!
— Pige-moi ses mirettes !
— Et puis c’est frusqué au moins !
Plantard. — Mais qui donc êtes-vous madame?
La Fantaisie. — Je vais vous le dire:
(Air: Vous êtes si jolie)
Je suis la Fantaisie et partout où je vais Je porte la gaieté et l’imprévu français Même un peu de folie Je dispense l’oubli et fais sécher les pleurs Je charme, je guéris, je réchauffe les cœurs Je suis la Fantaisie.
Mes chers petits chasseurs si voulez de moi Vous n’avez qu’à parler, faites-le sans émoi Je veux être jolie
Et je veux tout donner à de pareils guerriers Mon charme, ma beauté, je les mets à vos pieds Je suis la Fantaisie
LA TRANCHÉ
Plantard. — Madame, vous êtes des nôtres, mais ne craignez-vous pas que beaucoup de nos camarades ne tombent amoureux de vous et que...
La. Fantaisié. — Mais j’y compte bien jeune impoli! je compte même que tous les chasseurs du .. e bataillon, qui a des traditions, qui a un passé glorieux, qui est toujours le bataillon chic — n’ai-je pas choisi entre tous, le bataillon de la garde... Je compte bien que tous ses chasseurs seront amoureux de moi... et j’entends le leur rendre.
Polochon (à part). — Mince de turbin !
La Fantaisié. — Mais je veux faire connaissance avec le bataillon que je n’admire que de réputation.
Polochon. — Voici justement M. le major qui vient pour nous faire une théorie sur les gaz asphyxiants.
La Fantaisié. -— Comment, on se sert de gaz axphyxiants dans cette guerre?...
scèné m
Les mêmes, le médecin major (avec une serviette contenant de nombreux papiers).
Lé médécin-major {qui compulse ses notes). — Voyons, je dois faire une conférence
LA TRANCHÉE
sur les gaz asphyxiants: la circulaire 32,972 T 42 annule le paragraphe 8 de la circulaire 31.876 T 42, mais la circulaire 33.834 T 43 confirme la circulaire 32.972 T 42 tout en maintenant le paragraphe 8 de la circulaire 31.876 T 42. Cependant la circulaire 41.214, tout en maintenant les dispositions des circulaires précédentes, nous informe que le matériel auquel il s’appliquait est supprimé et sera incessamment remplacé par un matériel entièrement différent...
voyons... essayons de comprendre (il heurte la Fantaisie ). Tu ne peux pas faire attention, triple andouille... (Il lève les yeux.) Oh! la belle femme... pardon, madame, à qui ai- je l’honneur de parler ?
La Fantaisie. — Mais, docteur ! à la dernière recrue du bataillon! à la Fantaisie.
LE major (à part). — Je m’en passerais bien une avec elle. (Haut.) Si vous êtes là, ce doit être en vertu d’ordres du commandement. J’espère que vous viendrez voir mon poste de secours...
La Fantaisie. — Certainement, docteur.
Le major. — C’est très bien installé; je vous offrirai le thé à l’alcool camphré.
La Fantaisie. — Mais, docteur, nous pouvons collaborer, vous soignez le corps, je soi-
ea Tranchée
gne le moral et tous les grands généraux l’ont dit: la bataille est un conflit de volontés et la victoire est à l’armée dont le moral est le meilleur !
LE major. — Peste, madame! vous connaissez vos auteurs ! quelle érudition !
La fantaisie. —- Et je sais parler aux chasseurs... vous allez voir; oh! les amis!
Tous. — Voilà, madame.
La Fantaisie. — Répondez-moi franchement, malgré la présence de M. le major. Y en a-t-il parmi vous qui se font de la bile?
Eh bien... ne répondez pas tous à la fois; voyons, vous, par exemple...
Poeochon. — Ça dépend des jours...
PeanTard. — Voilà dix-huit mois qu’on est là sans être évacué...
ChaviGnoe. — Mais maintenant que vous voilà parmi nous...
La Fantaisie. — Eh bien, non, mes amis, faut pas s’en faire, faut jamais sans faire... Ça doit pouvoir se chanter sur l’air du Clairon, de Déroulède:
Il est vraiment inutile
De se faire de la bile
Ça n’avance à rien du tout
Si vous étiez à l’arrière
C’est là qu’il faudrait s’en faire
On y crève de dégoût
LA TRANCHÉE
Si vous êtes en réserve Votre santé se conserve Les tourments sont superflus Si vous gagnez la tranchée Même la plus avancée Faut pas vous en fair’ non plus.
Il se peut qu’un très grand calme Ecarte -de vous l’alarme Ne permettant nul souci Supposons, je Je hasarde.
Que très gravement ça barde N’en ayez aucun ennui.
J’admets pour vous la blessure C’est l’évacuation sûre Mêm’ blessé légèrement Et si la blessure est pire Il se peut qu’on vous en tire Faut pas vous faire de tourment.
Et si la guigne noirâtre Le destin pour vous marâtre Veut qu’hélas vous y passiez Ayant ignoré l’angoisse Vous aurez nargué la poisse Sans que vous vous en fassiez.
Les scènes étaient nombreuses encore:
Vauban surgissant servait de compère. Sa compétence en matière de tranchées lui donnait tous les droits ; le chœur des crapouillots,
LA TRANCHÉE
les couplets sur la bromydrose (puanteur boche), le moratorium aux tranchées, les tribulations d’un édenté, les embusqués du front et les héros de l’intérieur, les pieds gelés, le chasseur dont la femme a accouché d’un nègre (qu’il prend pour un diablotin noir), portaient fortement sur ce bon public.
Puis un officier, tandis que la fanfare jouait en sourdine, récita des couplets de la Marseillaise. Le plus blasé des Parisiens, fatigué de toutes les exhibitions dites sensationnelles, n’aurait pu échapper à l’émotion poignante qu’on ressentait à entendre ces strophes superbes le jour de la Fête nationale, en vue des tranchées allemandes.
Lorsque le récitant articula :
Entendez-vous dans les campagnes Mugir ces féroces soldats...
le canon tonnait très fort.
Puis il mima le geste du père qui étreint contre lui sa femme et ses enfants et un frisson passa parmi l’auditoire en songeant aux demeures souillées par l’envahisseur, aux pauvres êtres égorgés sans défense.
Tous retrouvèrent l’attitude de l’attaque lorsqu’ils entendirent :
Nous aurons le sublime orgueil De les venger ou de les suivre...
IA TRANCHÉE
Et quand, déployant un drapeau, l’officier psalmodia de sa voix puissante:
Sous nos drapeaux que la victoire Accoure à tes mâles accents Que tes ennemis expirants Voient ton. triomphe et notre gloire
Une véritable frénésie patriotique agita l’auditoire. Tous vibraient d’un même cœur! et c’est d’enthousiasme qu’ils offraient leur existence au symbole flottant de la patrie.