‹ Ceux qui combattent et ceux qui meurentChapitre 44 sur 49 · L’ATTAQUE EST DÉCIDÉE · texte numérisé non relu

L’ATTAQUE EST DÉCIDÉE

Notre bataillon, relevé depuis quelques jours, laissait la garde de la cote 830 à des fantassins. En vingt-quatre heures, on avait construit des campements autour du lac de Schiessroth. Les hommes se livraient aux joies trop rares des bains en plein eau. Des parties de pêche à la truite permettaient de corser les menus et, le soir venu, on dînait délicieusement tandis que la fanfare, massée sur un promontoire dominant le lac à l’ouest, nous faisait penser à quelque soirée de jadis terminée au pavillon d’Armenonville. Une fête vénitienne était à l’étude. Nous nous sentions tous heureux comme des écoliers en vacances de Pâques.

— «La communication que j’ai à vous faire sera un peu longue, dit le commandant, mais le site est agréable, il fait beau, le boche est tranquille ; à défaut de fauteuils vous trouve-

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rez quelques rocs moussus et vous vous adosserez au remblai du jardin français que des mains amicales ont dessiné devant mon poste de commandement. »

Il s’agit de choses sérieuses aujourd’hui car des sentinelles en armes tiennent les chasseurs hors de portée de la voix.

Le commandant est installé derrière une longue table faite de planches jointes II a devant lui de nombreuses cartes.

— « L’opération à laquelle prendra part le bataillon est de grande envergure. Voyons le schéma de l’attaque projetée.

« Vous savez que nos lignes, si nous les considérons de la cote 830, se dirigent, d’une part, vers le sud, traversant la vallée de la grande Fecht à peu près au confluent de la Wurmsa, font un crochet vers l’est dû aux récents progrès réalisés devant nous par nos camarades sur le Schnepfenrieth, puis suivant les crêtes pour se porter plus encore à l’est, elles descendent dans la vallée de la Fecht de Sondernach. D’autre part, nos tranchées (toujours regardées de la cote 830) se portent au nord-est .devant l’Almatt vers le Reichaker. Ces régions vous sont familières, elles affectent dans l’ensemble la forme d’un angle légèrement obtus.

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« Tandis que la division voisine aura pour but, s’étant rendue maîtresse de l’Hilsenflrst, de dévaler les pentes qui mènent à la Fecht de Sondernach et de déblayer l’éperon que l’Anlass forme entre le confluent des deux Fecht, l’objectif de notre brigade, aidé du régiment d’infanterie qui nous a relevés a également comme point de direction Metzeral. L’opération, pour réussir en ce qui nous concerne, implique la prise des clefs stratégiques de la région, c’est-à-dire de la cote 830 et du Braunkopf.

« Si tout marche à souhait, Metzeral verra déboucher des colonnes concentriques descendant dans la direction sud-nord (Fecht de Sondernach), Ouest-Est (Grande Fecht), Nord-Sud (vallée de Pfeiferberg) et même Nord-Est Sud-Ouest (vallée de Mühlbach).

« Ceci dit, passons à la partie de l’attaque qui nous intéresse directement. Nous constituons l’aile gauche du mouvement convergeant. Le chemin à parcourir n’est pas exempt de difficultés que nous saurons vaincre.

« Nous possédons l’avantage de la position dominante et les compagnies d’attaque seront emportées par la pente rapide qui les mènera aux tranchées à conquérir entre l’Altmatt et

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Mühlbach dans le Bois Noir. Nous irons voir ensemble, cet après-midi, les positions d’où nous devons déboucher à la partie est de l’Altmatt et il vous appartiendra de me communiquer les remarques personnelles que vous aura inspiré l’examen topographique, et les desiderata que vous voudrez formuler.

« Nous posséderons des observateurs d’artillerie dans les parallèles de départ.

« Vous savez ce que nous avons pu faire au Sudel, après une sérieuse préparation d’artillerie, ici j’ai pu obtenir mieux encore: les pièces lourdes sont en nombre imposant et s’attaqueront aux blockhaus de mitrailleuses soigneusement repérés, les fils de fer seront hachés et les tranchées labourées. J’ai le meilleur espoir dans la réussite de l’affaire.

« Deux compagnies attaqueront et les quatre autres resteront à ma disposition pour alimenter l’attaque et exploiter le succès. C’est, je crois, à la 3 e et à la 5 e à marcher.

—• Non, mon commandant, la deuxième n’a pas fourni la première vague à la dernière attaque.

—• Bien, les commandants des compagnies qui marchent resteront pour prendre avec moi des dispositions de détail. Les autres officiers sont libres jusqu’à treize heures. Nous parti-

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rons alors pour reconnaître les positions et, demain matin, vous recevrez l’ordre d’attaque. »

Vivre dans une cagna qui donne confiance et entrecouper les stations pénibles et monotones de première ligne par quelques jours de détente, constitue une existence à laquelle on arrive à s’habituer. Lorsque brusquement on apprend qu’il faudra quitter l’abri pour franchir un espace découvert où les mitrailleuses tireront, quelque soin qu’on ait pris de détruire leurs repaires, où les obus tomberont avec leur gerbe d’éclats mutilants... les plus braves ont le cœur serré. Au combat tout cela s’évanouira devant la grandeur du devoir à accomplir, mais la veille la longue théorie des camarades morts défile devant la conscience comme des spectres qui semblent appeler.

Une ombre passe qui fait courber les têtes. Ils sont là vingt hommes jeunes, ardents, généreux. Ils savent que f hypothèse la plus favorable après un certain nombre d’assauts est la blessure... combien seront-ils encore demain ? Combien seront-ils aussi qui, figés dans un instantané tragique, resteront la face contre terre, arrêtés dans leur course en avant, pour ne plus jamais faire un geste de joie ou

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de souffrance; combien seront-ils qui dans une dernière attitude militaire prendront l’alignement sur les tombes déjà creusées parmi ces cimetières de martyrs qu’entretient la famille des survivants?

La lettre qu’ils écriront ce soir ne donnera nulle indication sur l’événement projeté, mais la mère, la femme ou la fiancée qui la recevra ne saurait s’y méprendre et si le ton est plus enjoué d’abord que de coutume par pudeur d’alarmer, il s’épanouira bientôt en tendresses naïves, émouvantes. L’approche du danger a rendu au soldat une âme jeune et aimante; il éprouve une attirance invincible à se blottir en une affection vraie alors qu’il se sent tout petit devant l’inconnu. Sa lettre est comme une confession sentimentale; les attitudes, les allures d’homme fort ne résistent pas à l’épreuve ; dépouillant l’être affectif de sa défroque artificielle elle révélera tout un monde d’émotions pures comme l’essence des êtres, vibrantes comme la lumière, belles comme la vérité.

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