LA PRISE DU BRAUNKOPF
Le 15 juin, vers cinq heures du matin, les compagnies d’attaque étaient en ligne.
Toute la vallée de la Fecht retentissait déjà du feu roulant de notre artillerie. Depuis Mitlach jusqu’au Braunkopf, les crêtes et les vallées semblaient convulsées par une éruption volcanique. Le martellement formidable des montagnes sous l’action brutale des obus énormes, les animait d’un tremblement perpétuel. Les éclatements se confondaient dans un fracas épouvantable, leurs gros nuages de fumée noire montaient dans la clarté du matin, floconnaient sur les cimes, s’accrochaient aux arbres comme si quelque orage se fût amassé dans le ciel pur.
Lorsqu’on vit dans un semblable cataclysme on subit parfois une obsession très distincte de la peur physique : le bombardement pourra-t-il devenir plus intense? cela paraît
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impossible et pourtant il croît sans cesse, il n’atteindra son paroxysme qu’au moment du tir d’efficacité, c’est-à-dire dans plusieurs heures. Puis cette vague obsession se résout en torpeur, les coups sourds et lointains finissent par n’être plus entendus et seuls les éclatements très proches combattent une forte propension au sommeil.
Autant qu’on en pouvait juger à distance, la cote 830 et le Braunkopf subissaient une concentration de feux extraordinairement précise. L’artillerie semblait moins active sur notre objectif.
D’autre part, l’ennemi commençait à réagir durement dans notre secteur. La parallèle de départ, les boyaux de communication, nettement repérés, n’offraient plus, par instants, qu’une protection insuffisante.
La malchance semblait peser sur nous. Les sapeurs du génie se faisaient broyer les uns après les autres pour rétablir les voies d’acsès. Jamais on ne dira assez la part glorieuse de cette arme technique faite d’artisans et commandée par des hommes de haute valeur.
Même parmi nos troupes d’élite elle a provoqué l’admiration et le respect.
L’observateur du 220 rectifiait constamment le tir de ses pièces ; vingt fois sa ligne
téléphonique fut coupée et réparée. L’heure 'de l’attaque approchait et il suivait anxieusement le travail de ses canons; tout pouvait s’arranger, il disposait encore d’une centaine de coups qui, bien placés, devaient détruire les fils de fer barbelés, lorsqu’un obus arrivant de plein fouet pénétra dans son abri et l’écrasa.
La réparation des lignes devenait impossible et le tir hésitant restait inefficace.
On ne pouvait songer à prévenir la brigade, un -agent de liaison n’avait pas le temps de faire le parcours.
Le commandant, qui Se tenait en première ligne, appela les officiers :
— Je dois demander un sacrifice à votre honneur militaire: L’heure approche et les positions ennemies sont insuffisamment atteintes. Mais nous sommes en liaison avec d’autres secteurs, où tout semble marcher à souhait. Nous ne pouvons pas donner à l’ennemi l’impression qu’il nous domine. Je compte sur vous.
— Bien, mon commandant.
Lorsque la minute fatidique arriva et que suivant les ordres toutes les pièces de 65, de 75, de 90, de 120 allongèrent le tir il devint manifeste que les blockhaus de mitrailleuses
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ennemies subsistaient en majorité. Ces instruments macabres fauchaient la clairière. Et cependant, sans hésitation, les deux compagnies escaladèrent le parapet à dix-sept heures exactement.
Le lieutenant D..., de la 5 e , fut tué d’une balle en criant :
— En avant !
Le capitaine d’O... s’écroula en arrière, dans la tranchée, vomissant le sang. Son poumon était perforé.
Et la course à la mort commença dans un ordre angoissant. Tous les hommes, le fusil collé au corps, dévalaient à une vitesse vertigineuse, entraînés par la pente vive. Le terrain se ponctuait à chaque instant de taches noires; c’étaient les chasseurs tombés. Ceux qui arrivaient aux fils de fer s’y déchiraient impuissants à se dépêtrer, tels de pauvres bestioles priais dans une toile d’araignée et les mitrailleuses les achevaient impitoyablement.
C’est là que notre pauvre camarade, ie lieutenant normalien B... trouva la mort.
Les plus heureux — combien rares! — étaient terrés dans des trous d’obus où du moins le feu d’infanterie ne les atteignait pas.
A l’aile droite, un élément de la 5 e compagnie peut prendre pied dans un blochaus dé-
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moli: le lieutenant C... s’y maintint jusqu’à la nuit suivante, isolé complètement ; et vit mourir successivement autour de lui tous les hommes de sa section ; l’explosion de grosses marmites l’ensevelit trois fois lui-même.
(censuré.)
Mauvais début pour le bataillon.
Cependant les renseignements nous arrivaient nombreux et encourageants de toutes parts.
Les positions allemandes du Braunkopf fléchissaient nettement, les tranchées joignant le Sillaker à l’Altmatt résistaient encore, mais l’avenir y paraissait favorable tandis que l’attaque de la cote 830 merveilleusement préparée par le commandant Barberot — tué depuis à la tête du 15 e chasseurs — fournissait un succès fulgurant. Cette croupe où tant de combats se livrèrent allait enfin tomber entre nos mains. Bientôt les fantassins, d’un élan irrésistible dépassent la place forte pulvérisée et, s’étant emparés de deux compagnies entières, dévalent les pentes du Sommerlit où les Allemands s’accrochent encore.
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A l’aile droite, c’est-à-dire sur la rive droite de la Fecht, le succès s’affirmait moins rapide et la progression de l’Hilsenfirst vers l’Anlass restait pénible.
Dans la nuit on décida de ne pas insister sur le bois noir et de tenter un gros effort du côté du Braunkopf.
Un bataillon de réserve renforça celui de l’active qui, la veille, descendant de l’Altmatt dans la direction Nord-Sud, s’était emparé des tranchées allemandes défendant le col du Braunkopf. Nos positions demeuraient, d’ailleurs, assez instables, malgré les fils de fer tendus en grande hâte devant le rocher.
Quatre compagnies de notre bataillon quittant leurs positions de la veille s’installèrent dans le ravin d’Altenhof ; deux d’entre elles devaient procéder à une attaque de flanc dans la direction Kst-Ouest après une conversion.
Le tir de préparation commença à dix heures et fut poursuivi plusieurs heures.
L’attaque devait partir d’un élément de boyau situé à proximité des maisons brûlées, sur un front de soixante mètres environ.
De ce boyau on découvre un pré dévalant du col du Braunkopf. Il est bordé, à sa partie déclive, d’un petit bois.
Il fallait donc franchir un espace décou-
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vert et, ayant évité le col où la concentration ennemie se ferait au maximum, atteindre les tranchées allemandes encerclant là demi le sommet du Braunkopf vers le Sud.
A treize heures, sous le couvert d’un violent tir d’efficacité de 220, nos chasseurs débouchèrent. Le peloton de droite de la 6 e compagnie, entraîné trop à l’ouest, se perdit dans le boqueteau ; dans le pré, les mitrailleuses de l’Eischwalde fauchèrent le peloton de gauche.
J’ai relevé ces malheure-ux alignés à terre, le petit lieutenant P..., à quatre pas devant eux. Je ne pense pas qu’on puisse enregistrer de plus éloquent témoignage de tenue sous le feu que celui fourni par ces hommes jetés sur le sol, la face écrasée, dans leur attitude de combat, le fusil serré contre la poitrine, tandis que leur chef était tombé le bras droit étendu, tenant encore sa canne, semblant dire du geste : « En avant ! »
C’est à peine si cinq ou six hommes, avec le lieutenant L..., atteignirent l’objectif.
Le capitaine H..., de la 4 e compagnie, montra, dans cette circonstance comme en tant d’autres, les précieuses qualités d’observation qui en font un homme de guerre merveilleux, malgré ses vingt-quatre ans.
Il différa de quelques secondes l’ordre de
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départ et voyant l’impossibilité de franchir le barrage de mitrailleuses sur le pré, il prit sur lui de modifier les instructions reçues et engagea toute sa compagnie en colonne par un dans le boyau qui passe très au-dessus du pré perpendiculairement et à peu de distance du col. L’espace à parcourir était moindre et les chasseurs assez protégés.
Et l’on vit alors une chose admirable : au fur et à mesure qu’ils arrivaient à l’émergence du boyau, les hommes, de leur propre mouvement, sans qu’aucune action pût être exercée par les chefs, sautaient de trou d’obus en trou d’obus parmi les éclatements si nombreux que le Braunkopf semblait un volcan en éruption; ils parvinrent à se déployer devant toute la ligne allemande, à rejoindre leurs camarades partis du rocher ; ils imposèrent leur volonté aux boches sidérés. Beaucoup de ceux-ci réussirent à fuir par les boyaux creusés sur les flancs désormais complètement entre nos mains.
Cette opération qu’après coup on jugea irréalisable tant la croupe conquise s’érige cyniquement dans une vallée dont toute la rive droite est allemande, sans compter le gênant voisinage du Reichaker, fut réussie par une centaine d’hommes au plus.
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Le capitaine H... m’a souvent parlé avec émotion du spectacle offert par ses chasseurs merveilleux. Ils ont tous, ce jour-là, été courageux et ardents mais ont surtout fait preuve d’une compréhension stratégique admirable. Heureux les officiers dont les hommes sont assez maîtres d’eux pour accomplir de semblables prouesses. Ils furent dignes de leur chef.
Ce jour-là l’héroïsme se surpasse.
Le lieutenant G... saute dans la tranchée avec quatre chasseurs, son browning enrayé.
Il y trouve quarante Allemands qu’il fait prisonniers.
Le caporal E..., de la 6 e compagnie, blessé de deux balles, arriye, malgré tout, le premier de son escouade et remet à ses hommes qui rejoignent une douzaine de prisonniers qu’il a pu faire avant de tomber épuisé.
Le sergent D..., envoyé en reconnaissance avec six chasseurs vers Altenhof, se heurte à un capitaine allemand qui amène en grande hâte une compagnie de renfort par un boyau; ceux-ci ouvrent le feu et tuent deux chasseurs. Le sergent D... sort alors du boyau et appelle un compagnie imaginaire. Le désarroi s’empare de l’ennemi qui fuit. Mais le
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sous-officier a fait prisonnier le capitaine et douze soldats allemands.
Pour être équitable il faudrait citer tous ceux qui prirent part à cette journée glorieuse et à qui la patrie doit être reconnaissante.
LA PRISE D’ALTENHOF ET DE METZERAL
Le 16 juin, à minuit, notre brigade est relevée, mais le commandant du bataillon conserve la direction du secteur d’attaque de la rive gauche de la Fecht.
Sur la rive droite, l’effort se concentre vers les pentes de l’Anlass d’où l’on domine Sondernaeh à l’Est et l’usine de Steinabruck au Nord; il fallut poursuivre des combats très durs pendant les journées du 17, 18 et 19 juin, pour refouler l’ennemi des tranchées où il s’était organisé. Ses mitrailleuses, cachées dans les blockhaus de la corne du bois de Winterhagel, rendaient la progression de notre aile très dangereuse.
Le 17, au matin, malgré la prise du Braunkopf, les chênes de l’Eichvalde, sur la rive droite du ravin d’Altenhof, étaient encore infestés d’Allemands. Ils avaient installé
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dans les arbres, à trois mètres de hauteur, des plateformes faites de boucliers de tranchées et c’est de là que leurs mitrailleuses ignorées avaient causé de si lourdes pertes à l’une de nos compagnies d’attaque. Un mur de pierres sèches, dissimulé sous bois et garni également de mitrailleuses, constituait la seule protection de ces éléments d’arrièregarde entourés de trois côtés, au Nord par nos tranchées de départ, à l’Est par le Braunkopf; à l’Ouest par la cote 830 désormais entre nos mains. Une énergique pression débarrassa, dans la nuit du 17, notre poste de secours de ce voisinage immédiat et désagréable. Les combats sous bois mettent en lumière les qualités individuelles. L’homme échappe au contrôle de ses chefs et les chasseurs furent splendides: ils avançaient sous le feu meurtrier des mitrailleuses et certains furent tués à bout portant-.
Les tranchées construites sous bois, peu endommagées par l’artillerie, témoignaient d’un souci de confortable qu’un long séjour avait permis de perfectionner; les portes de tous les abris s’ornaient de pancartes indiquant le nombre de sous-officiers et de soldats à loger ; mais les preuves d’un déménagement précipité se rencontraient partout,
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des sacs, des paires de brodequins, des manteaux jonchaient le sol, tandis que l’odeur fade et nauséeuse qui caractérise les retranchements allemands imprégnait l’air.
Des écriteaux indicateurs marquaient les directions principales et des fils de fer lisses étaient tendus entre les arbres pour permettre de se diriger de nuit vers les différents objectifs. Une plaque indicatrice revenait souvent : « Nach villa Schneider , » Cette villa, poste de secours de secteur, s’abritait parmi de hauts sapins, sur une terrasse assez large. Derrière une galerie couverte s’élevait une vaste construction dont deux cloisons en planches séparées par un espace libre de o m. 50 environ, rempli de terre, constituaient les murs. L’intérieur offrait une disposition soigneuse et solide, la chambre du médecin se meublait d’un lit, d’un fauteuil rustique, de deux chaises et d’un poêle qui nous fut précieux plus tard. La toiture faite de plusieurs couches de grosse tôle ondulée avec de la terre intercalée, pouvait résister à un 75, peut-être à un 105. Le nombre des bouteilles d’eau-de-vie vides jonchant le sol prouvait de la part du personnel, ou bien des
habitudes d’alcoolisme intense, ou bien un
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besoin de se remonter le moral dans des circonstances évidemment critiques,
Les pertes avaient été lourdes si l’on en jugeait par les tombes fraîchement recouvertes, et tous les cadavres n’étaient pas ensevelis : parfois, dans un boyau, on trébuchait sur une pierre, croyait-on... c’était un bras ou une jambe d’un fantassin allemand qui émergeait.
Débarrassées de la menace d’être tirées de dos, depuis la chute de l’Kichvalde, deux compapies d’un bataillon de renfort descendaient vers l’usine incendiée de Steinabruck et gagnaient les premières maisons d’Altenhof sans éprouver de grosse résistance. L’ennemi, démoralisé par la rapidité du succès, tiraillait un peu au hasard, arrosant sans méthode toutes les régions que ses troupes avaient abandonnées. Lorsqu’un gros obus arrivait sur une maison, elle était éventrée et le mur touché s’effondrait laissant voir, par sa plaie béante, des intérieurs où la vie paraissait se poursuivre encore. Le quartier en lisière, respecté par le bombardement, offrait aux troupes d’assaut des abris excellents.
Dans la journée du 18, le commandant V.. voulut aller lui-même voir les heureux
chasseurs installés dans la ville déserte. Il prit avec lui deux agents de liaison et partit de son poste de commandement sur le Braunkopf. Il se rendit bientôt compte que la clairière dominant le village était arrosée par les mitrailleuses de l’Anlass. Il cueillit alors des branches de noyer et les planta autour de sa ceinture. Ses agents de liaison en firent autant ; ce buisson mouvant se déplaça sans attirer l’attention et arriva le plus tranquillement du monde à destination. Le commandant pouvait dès lors rendre compte que dominant Metzeral par-son feu, la prise de la ville devait être considérée comme virtuellement réalisée.
Metzeral tenait très fort au cœur des Allemands : c’était, en temps de paix, un but d’excursions dans cette vallée pittoresque; un théâtre de la nature y attirait en été des foules avides de littérature dramatique. Un poète, dont la célébrité n’a pas dépassé la frontière, fournissait à la scène édifiée sur le flanc des Vosges, des drames à grand spectacle, cet artiste avait élu domicile dans une maison de k. ville afin de se mieux imprégner de l’am-
biance. Nous connaissions tous ces détails par la population civile de quelques villages alsaciens dont l’existence se rythme 'au bruit des canons.
Les premières tentatives pour aborder l’agglomération, par la route qui va vers l’Est, se heurtèrent au feu de mitrailleuses dissimulées dans les habitations; le donjon de l’hôtel de ville et le clocher de l’église en étaient abondamment pourvus. Les combats dans les rues sont particulièrement meurtriers, l’assailli est parfaitement dissimulé, peu vulnérable aux feux d’infanterie : la mort est lancée par les soupiraux des caves, et tombe d’en haut si l’ennemi se cache aux étages supérieurs des maisons. Il faut fouiller les greniers, les soupentes, les moindres réduits de chaque demeure, il semble que des pierres sortent sans cesse de nouveau^ mitrailleurs. La progression une fois commencée ne peut être appuyée par l’artillerie qui ferait des ravages parmi les colonnes d’assaut.
Les chasseurs du Braunkopf exercèrent alors une pression énergique, venant du Nord, et, dans un élan splendide, arrivèrent jusqu’à la gare. Le centre de Metzeral tenait encore et un tir de 220 fut chargé de nettoyer
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les quartiers où les mitrailleuses tiraillaient toujours. Le soir du 21 juin l’ennemi, menacé d’encerclement, évacuait la ville après avoir mis le feu à toutes les maisons encore debout.
Un immense brasier éclairait maintenant toute la vallée de lueurs fantastiques, au fracas épouvantable des toitures qui s’effondraient, des murs qui s’écroulaient, se mêlait l’éclatement des gros projectiles que l’ennemi lançait à profusion sur la ville en flammes.
Le hululement sinistre de nos 75, faisant barrage sur les Allemands fuyant vers Sondernach, évoquait le chant de quelque oiseau de nuit affolé par ces scènes tragiques.
Et les chasseurs couraient parmi la fournaise comme de véritables titans dans un site infernal : tout noirs dans le rougeoiement de l’incendie énorme ils étaient surhumains. A de semblables heures on ne songe plus aux horreurs de la guerre mais seulement à l’effort sublime accompli. Ceux qui moururent brûlés vifs, asphyxiés ou écrasés par des décombres fumants, ont joui à leur heure dernière d’une griserie enthousiaste et leur âme victorieuse siest dissipée dans la gloire d’une apothéose superbe.
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Le lieutenant M... pénétra, avec sa section, dans la cave aux voûtes solides d’une maison écroulée; sur les murs blancs se détachaient les affiches d’un polychromisme violent où de prometteuses scènes du chef-d’œuvre destiné au théâtre de la nature étaient annoncées.
Dans un coin, une pile de paperasses manuscrites et très raturées laissaient supposer qu’on entrait dans la demeure d’un homme de lettres. Un parchemin encadré témoignait de l’estime officielle où le poète était tenu en haut lieu. Une couronne de lauriers naturels avait ceint sans doute le front inspiré par la muse allemande et, triste hochet d’une gloire fugitive, demeurait lamentable dans cette cave de maison écroulée.
— Valzerio, dit le lieutenant M..., je vois là quelques flacons de vin du Rhin qui figureront dignement sur ma table ce soir; cette course aux flambeaux m’a donné soif. Prépare un bon dîner et n’aie crainte d’attirer par la fumée de ta cuisine des regards indiscrets: pour ce soir, l’incendie nous protège. Prends ces dix feuilles de laurier, tu les ajouteras à la soupe que je désire succulente. Elles
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viennent d’un poète — boche il est vrai — mais j’entends qu’il me rende l’inspiration qu’il a volée à la terre d’Alsace, et que ton brouet, ainsi préparé, me suggère un sonnet que, dès ce soir, je veux écrire à ma maîtresse.