‹ Ceux qui s'en vont, 1895-1904Chapitre 11 sur 48 · M. C.-B. JANSSENS · texte numérisé non relu

M. C.-B. JANSSENS

directeur au grand séminaire d'Oran.

Extrait d'une interview dans le Chrétien Français du 1°" septembre 1809 :

fondée par saint Vincent de Paul. Il était entré fort jeune en

religion et, après son noviciat à Paris, il avait été envoyé à

Dax, où il fit de fortes études théologiques. Nommé professeur de Dogme et de Philosophie, il a été aussi Procureur central des Missions en Chine. Nous l’avons connu pendant qu'il était en résidencé à Marseille, où il a également été en relations avec M. le pasteur Homer: En arrivant à Sèvres, il nous a dit :

— J'ai donné ma démission sans phrases. Depuis longtemps j’hésitais, je ne croyais plus, je voulais croire mais, malgré tous mes efforts, ça ne venait pas. Alors, j'ai dit à mon supérieur : « Ça ne peut plus aller! » et je suis parti comme çà.

— Avez vous conservé quelque chose de votre foi ?

— Ma foi en Jésus-Christ, mon dernier, mon unique dogme ; le Christ de l'Évangile, mon unique appui et toute ma consolation.

— Mais la messe, la confession...

— Je crois trop à la divinité du Christ pour avoir besoin de toucher son corps sur une pierre sacrée. Dans mon cœur mon âme est en contact avec son âme. Voilà une messe ! Beati qui non viderunt et crediderunt.

Quant à la confession, j'ai confessé des abbés, beaucoup de prêtres, même des évêques, allons ! vous me comprenez: n'en parlons plus.

— Pensez-vous vous rallier au protestantisme ?

— J'ai connu en Chine les protestants, j'ai été beaucoup en rapport avec eux, ils ne valaient guère mieux que les catholiques. [1 en est cependant qui m'ont paru convaincus et je dois rendre hommage à leur foi. Nous verrons plus tard. Pour le moment, je désire être un bon et vrai chrétien et manger mon pain à la sueur de mon front.

— Donnerez-vous au public les motifs de votre démission ?

— Nous verrons cela plus tard. En attendant, je vous autorise à publier cet entretien.

— Et le Chrétien Français, était-il connu dans les sémi-

‘naires ?

— Il n'est pas une feuille officielle entre les mains de nos séminaristes — vous le pensez bien — mais il est connu et surtout, parmi les directeurs, il est plus d’une fois le sujet

des entretiens. Il est malheureusement trop difficile à se procurer. En somme, dans le clergé, vous avez vos amis et vos ennemis. Le plus orand crime qu’on vous Fe c'est d’aller au protestantisme.

M. l’abbé F. GRANJON, du diocèse d'Alger.

Marié peu de temps après sa sortie du clergé, on. essaya de jeter le trouble dans sa conscience et de lui persuader qu'il devait abandonner son épouse et aller … expier dans le cloître ce que ses anciens confrères ap= pelaient une heure d'égarement. OU

C'est à la Trappe de Sénanque, dans le Vaucluse, qu'il ouvrit les yeux et reconnut tout ce qu'il y a d'erroné et de contraire à la nature dans le système romain. : Ces quelques mots expliquent pourquoi sa lettre est adressée au supérieur d'un monastère et non à l’archevêque d'Alger.

Sèvres, 03, rue Brancas, 4 septembre 1899. -

Révérendissime Père,

C’est l'esprit mort aux enseignements de l'Eglise de Koné) et le cœur ouvert à la vie en Jésus-Christ, que je vous ai

pouviez que me plaindre sans répondre à mes objections. Je l'ai bien senti: j'avais la Vérité. Je suis parti à la garde de Dienetis 9

Oui ! l'Église romaine n'est qu'une résurrection du césarisme ; et ses lois, en marge de l'Evangile, ne sont qu'une superposition audacieuse de la volonté de l’homme à la

charte de liberté, signée de son sang par le Fils de Dieu. — he je crois que dans le temple exploité par les marchands qui taxent les prières et qui vendent le ciel, il ne restera plus “bientôt pierre sur pierre : à la base de l'édifice spirituel des âmes chrétiennes, il ne peut y avoir que la Pierre Angulaire, : | Jésus-Christ.

Les dogmes! ils se font tous les jours! C’est quand on croit avoir fini de les fabriquer et de les faire accepter qu'on les définit et qu'on les impose sous peine de damnation. Ainsi augmente avec les siècles le total des articles de foi, et par là même se trouvent changées les conditions de salut.

L'infahbilité! Au point de vue de l'histoire, c'est une

| contre-vérité. Au point de vue de la raison, c'est un contre- ‘ sens et un blasphème, puisqu'elle suppose la déification, au Frs intermittente, d'un homme.

…L2 confession ! pour quelques contestables avantages qu'elle apporte, elle devient une odieuse exploitation des telligences, des cœurs, des consciences, quand le confesinalne se change pas en comptoir d'une maison de an que.

… Et le pasanisme du culte ! Et l'immoralité des pèlerinages “semblent être toute la religion catholique dans cette fin siècle ! Et l'organisation tendancieusé de l'Eglise, luttant

d ination politique !.….… Tout cela, est-ce de l'Évangile > Non, certes ! Il faut vivre “a Jésus-Christ, l'unique intermédiaire, voilà la vérité

L On souffre dans le monde et se = Hlenente Prier 2 à eut prier dans le monde, et c'est avec le cœur. Expier ? crime? A vos yeux, celui d’avoir contracté un e tout point légitime devant Dieu et devant les De quel droït m'imposer aujourd'hui une sépara- Panel protestent la raison, la sincérité, le droit s principes de toute nation civilisée ?.…

> le raisonnement est superbe : « Que ces deux ferment dans un cloître, qu'importe la vocation ? » > cette charité est évangélique : « Que ces deux

doute et le désespoir, qu importe ? >... Avant tout, qu'il y ait

dans le monde un prêtre marié de moins !...

Grâce à Dieu, mon esprit n'est plus abusé. Trop Fos. e temps j'ai subi l'influence d'un directeur comme si l'idéal de. l’homme était l'enfance perpétuelle. ; a Aujourd” hui ma conscience s'est ressaisie. Arrière la tu- K telle, c’est l'heure de la majorité et de la vie At à RE Je vais à la liberté, je vais au devoir :

Christ, mon seul Maître, fidélité à mon OR

M. l'abbé LACHENAL, prêtre du diocèse de Chambéry.

Sèvres, le 7 octobre 1800, 93, rue Brancas.…

Monseigneur,

Pour obéir à la voix de ma conscience, je vous jee simplement et loyalement, aujourd'hui, ma démission de membre du clergé de votre diocèse. GE

Quand je me suis consacré à Dieu, à l'époque de mon ord nation sacerdotale, je croyais sincèrement me trouver dans I voie de la vérité. Des maîtres dévoués, savants, mais imbu: de préjugés, m'avaient montré cette voie. Je m'y suis enga sans hésitation, sans arrière-pensée, et j'ai rempli, avec un conviction entière, les fonctions qui m'ont été confiées. …

Mais je n’ai pas tardé à rencontrer l'injustice et l'intolé= rance là où je n'aurais dû trouver que la véritable charité de Jésus-Christ. J'ai entendu enseigner du haut de Ja chair une doctrine trop humaine pour être divine. J'ai constat que le confessionnal est une cause de rivalités et de jalousies révoltantes, un moyen par lequel la plupart cherchent, no pas le bien des âmes sans distinction, mais les bonnes grâ es et les faveurs de celles surtout qui jouissent des dons de la nature et de la fortune... Je ne suis pas sans connaîtr :

aux prêtres qui professent des opinions quelque peu indépendantes.

Ce n'est point ainsi, évidemment, que Jésus-Christ dirigréait les âmes et les conduisait dans la voie du salut. J'en ai été convaincu par une étude plus approfondie de l'Evangile, étude que j'ai faite dans le silence et le secret, particulièrement pendant cette dernière année de souffrances atroces que je viens de traverser. C’est pourquoi je renonce aux ‘fonctions sacerdotales dans lesquelles je n'ai rencontré que déceptions et déboires.

Je veux vivre désormais en bon chrétien dans le monde et m'appliquer de mon mieux à gagner, dans une position modeste, mon pain de chaque jour.

Je n’ignore pas que ma décision sera interprétée par quelques-uns d’une façon défavorable pour moi. Mais je remplis un. devoir de conscience sans m'inquiéter des critiques mesquines et injurieuses.

Un ANONYME.

Des lettres comme celle qui suit, nous pourrions en publier beaucoup. Ils sont nombreux ceux qui ont perdu la foi et qui pourtant ne croient pas pouvoir démissionner. Ils gardent une soutane qui doit leur brüler

le corps peut-être autant qu’elle pèse à leur conscience.

La lettre suivante émane d’un prêtre vénérable déjà d’un âge avancé et dont les encouragements ne nous ont jamais manqué dans l’œuvre que nous avons entreprise. Nous la publions telle qu’elle se trouve dans le Chrétien Français du 4 novembre 1899.

Monsieur, J'ai oublié la date de mon abonnement. Il se peut que je sois en retard. Veuillez m'excuser s'il en est ainsi et m'abonner pour la nouvelle année.

Je suis avec un grand intérêt et une vive sympathie le développement de votre œuvre. Je la comprends. Elle répond à un véritable besoin.

J'ai connu toutes les angoisses du pauvre prêtre, assis au. milieu des ruines; je ne sais rien de plus douloureux. La conscience publique n’est pas assez éclairée pour rendre justice à la loyauté et à la générosité de certaines résolutions.

Je me réjouis maintenant de ce qu'il y a au moins un | refuge pour nos frères méconnus. Ils peuvent prier ensemble, s'aimer chrétiennement et, sous le regard de Dieu, s'acheminer par une autre voie vers la paix éternelle.

J'éprouve une profonde reconnaissance pour vous, Monsieur, qui avez préparé l'asile de Sèvres ; pour M. Sabatier, qui met si généreusement son cœur et son intelligence au service de nos frères, et pour tous ces amis inconnus qui nous aident de leurs deniers et de leur sympathie. |

J'ignore ce que Dieu réserve à votre entreprise, mais je =

suis certain que c'est une œuvre sainte que de réconforter et d’entourer de sollicitude fraternelle ceux qui, au prix des plus douloureux sacrifices, cherchent la justice et la vérité. Tout le christianisme, ou plutôt la religion, est dans cet. effort.

Ayons confiance! Supportons patiemment les Pt tions, nos souffrances secrètes ne sont pas inutiles, puisque rien ne se perd. Faisons autour de nous, par la bonté, par la

douceur et par la droiture, une atmosphère morale vivifiante.. Nous le pouvons dans toutes les conditions, partout nous

pouvons être les disciples de Jésus.

Si j'osais exhorter des frères incertains, je leur dirais d’éta-

blir leur vie sur une humilité sincère et une charité active. C’est une base plus solide que toutes les thèses de théologie. Sachons aussi comprendre ceux qui nous condamnent

ou qui nous outragent. On peut être de bonne foi — j'en- ë tends une certaine bonne foi — jusque dans la calomnie. D'ailleurs le jugement des hommes importe peu; de notre conscience seule il faut tenir compte.

En union avec vous tous et avec le Maître, de tout 5 “à

cœur. | ; Signature. ns

mn

P. S. — Vous m'avez demandé, cher Monsieur, de consentir à publier quelques passages de ma précédente lettre. Je le fais bien volontiers, si vous croyez cette citation utile, mais je vous prie de taire mon nom. Je me suis enseveli dans le silence, je ne vois aucune raison d’en sortir, car je puis encore faire un peu de bien autour de moi, c'est la consolation de mes derniers jours. Une fois livré aux contradictions de la presse, je n'aurais plus aucun moyen de servir la cause qui m'est chère. Il n'y a aucune crainte dans cette réserve, mais le respect de ma conscience.

Le R. P. ÉLISÉE (LE GARREC).

Révérendissime Père,

J'ai l'honneur de vous faire connaître que, pour obéir à ma conscience, je sors de l'Ordre après dix ans de profession, restant quand même franciscain par le cœur.

Avant de prendre cette détermination, je me suis adressé plusieurs fois au T. R. P. Léon, ministre provincial, et au cüstode le T. R. P. Ferdinand, alors que mon âme était en pleine crise; je leur ai dit mes angoisses, dans les termes les plus touchauts ; j'ai pleuré à leurs pieds.

En dépit de tout, ils n'ont pas jugé à propos de s'occuper de moi dans cette phase tant douloureuse de ma vie.

C'était la volonté de Dieu. Grâce lui en soit rendue.

- Et maintenant qué la lutte intérieure est finie, je pars du couvent de Nice, désabusé, avec la paix sereine que donne le sentiment du devoir accompli.

Je me retire à Paris, où un accueil fraternel m'attend chez des amis dévoués. Nous prierons ensemble, nous nous aimerons chrétiennement et, sous le regard de Dieu, nous nous acheminerons vers la paix éternelle.

Je n'emporte dans ma retraite aucun fiel, aucune colère, contre les religieux qui m'ont fait souffrir. Daigne Dieu leur pardonner comme je leur pardonne moimême.

Je vous prie, Révérendissime Père, d’agréer l'assurance des sentiments que je dois à votre paternité en Jésus- Christ.

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